Mustahyah

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Loin de tout, quelque part au centre de Cèilidh, il y avait des montagnes couvertes de forêts si sombres que peu osaient s’y aventurer. Une vallée quasi inexplorée s’y enfonçait – un cul-de-sac en réalité – qui pourtant abritait des habitants : une centaine de personnes dont les maisons en bois formaient le hameau d’Afraig. Ces gens n’avaient jamais entendu parler des seigneurs de l’Ouest ou des déserts du Sud, et encore moins de la Haie, parce que leur monde se limitait aux arbres qui les entouraient ; ils en connaissaient le parlé, ils savaient les plantes que l’on pouvait manger et celles qu’il fallait éviter, le chant des oiseaux et les traces des cochons sauvages. Ils reconnaissaient dans l’air l’odeur de la pluie et la piqûre des tempêtes à venir, dans la chaleur et le froid et l’éclat du soleil le moment de la journée où il fallait regagner sa chaumière. Car aucun d’eux ne se serait aventuré la nuit hors de sa maison. La nuit, la forêt devenait le royaume d’autres créatures, qu’on préférait ne pas rencontrer. On entendait des choses glisser sur les tapis de feuilles mortes humides, se faufiler dans les buissons et les fougères, se frotter contre les troncs d’arbres. La nuit, on restait à l’abri devant l’âtre, en famille.

Malgré l’heure tardive, une lueur se mit pourtant à trembloter dans le noir au milieu du feuillage. Puis des voix. Indistinctes d’abord, elles se rapprochaient. Des hommes. Ils étaient inquiets, ils cherchaient quelqu’un. Ils suivaient le sentier d’un pas rapide, levaient leurs torches au-dessus de leur tête et fouillaient l’obscurité du regard, tachant de ne pas confondre ombres et véritables mouvements.

« Amelia ! »

Quelque chose détala dans les buissons. Un homme se retourna brusquement et aperçut l’espace d’un instant une masse rousse et imposante qui passa dans la lueur de sa torche avant de disparaître à nouveau dans le noir. Une vache. Et cela l’effraya plus que tout autre chose.

« Amelia ! »

La jeune bergère n’était pas rentrée à la nuit tombée comme elle l’aurait dû. On avait patienté sans trop s’inquiéter d’abord : voilà longtemps qu’aucun malheur n’avait plus frappé Afraig et rien ne laissait supposer que cela eût pu changer. Cependant lorsque le soleil déclina derrière les cimes les plus hautes, les parents de l’adolescente commencèrent à s’agiter. On fit sonner la cloche de la chapelle pour l’appeler, ou lui indiquer la position du hameau bien qu’il fût impossible qu’elle se soit perdue : elle connaissait les bois depuis sa toute petite enfance, la piste qui menait aux pâtures et les règles de la forêt. Les vaches elles-mêmes auraient pu revenir seules et la guider. Mais lorsque l’obscurité enveloppa le village, ni les vaches, ni Amelia n’étaient rentrées. Les hommes se concertèrent à peine pour se retrouver sur la place centrale, torches à la main, avant de prendre la piste, mettant de côté les craintes que leur inspiraient les bois la nuit.

Encore et encore, leurs voix résonnaient sous le feuillage, le long du sentier, sans que la jeune fille ne répondît. Le groupe déboucha sur le premier terrain de pâture mais il ne s’y trouvait rien ni personne. Ils poursuivirent jusqu’au prochain et le traversèrent presque entièrement quand soudain l’un des hommes appela. Il dut s’y prendre à deux fois, son cri étant resté coincé dans sa gorge. Les autres approchèrent et découvrirent la vache à leur tour, la gorge déchiquetée, la terre et l’herbe imbibées de sang. Ils gardèrent un lourd silence, tout juste capable de lever leurs torches pour élargir le cercle de lumière. Quelque chose avait tué l’animal et fait fuir le reste du troupeau… ainsi que leur jeune bergère.

« Amelia ! », hurla son père.

Le cri se répercuta dans la vallée, mais seul le silence répondit. Pas un frémissement dans l’air, pas un hululement de chouette.

« Faol… » murmura quelqu’un.

Des loups ? Sans doute.

Prenant leur courage à deux mains, les hommes se répartirent en ligne dans le pré et avancèrent à pas prudents. Seul le père d’Amelia trottait en avant des autres et appelait sa fille sans relâche. Les autres n’osaient plus élever la voix.

Dùghlas, l’un des bûcherons du village, aperçut la tâche sombre le premier. Son pied s’enfonça dans de la terre amollie. Il baissa son bâton enflammé vers le sol. Une jambe apparue dans la lumière, entourée d’herbe. Mais rien au-dessus. Rien autour. Il n’y avait qu’une jambe dénudée et Dùghlas distingua même la plante du pied noircie de terre : comme toutes les filles du village, Amelia courait pieds nus toute la journée. L’homme plia les genoux, abaissa sa lourde carcasse toute en muscles et observa la jambe, arrachée au niveau de l’articulation du bassin. La tête ronde et blanche d’un os en émergeait. Quelqu’un remarqua qu’il s’était arrêté.

« Dùghlas, tu as trouvé quelque chose ? »

Il ne trouva pas les mots.

« Dùghlas ? Tu as quelque chose ? »

Le père d’Amelia se mit soudain à hurler à côté de lui ; les autres le retinrent. Certains se détournèrent, d’autres au contraire ne purent s’empêcher de fixer l’horrible apparition.

Le souffle court, les yeux plissés au-dessus de sa barbe noire, Dùghlas scrutait le sol détrempé autour de la jambe. Il frissonna en pensant que c’était le sang de l’adolescente qui avait imbibé la terre ainsi et qui permettait de distinguer des empreintes.

« Ce ne sont pas des loups… murmura-t-il.

– Un ours ? » avança l’un des hommes.

Dùghlas secoua la tête et se redressa.

« Notre frère de l’autre côté de la rivière. »

Les plus âgés frémirent et se resserrèrent inconsciemment, levant haut leurs torches.

« Quoi ? » fit l’un des plus jeunes.

Dùghlas répondit par un mot qu’il ne comprit pas plus.

« Mustahyah. »

 

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Le plancher grinça. Caitlin ouvrit les yeux brusquement, mais resta allongée dans son lit sans aucun autre mouvement. Quelqu’un marchait dans la cabane de bois, juste de l’autre côté du mur de sa chambre. Un nouveau grincement. L’intrus se déplaçait lentement, essayant de toute évidence de ne pas faire de bruit. Elle retint sa respiration, à l’écoute, plissa les yeux pour tenter de voir quelque chose dans l’obscurité, mais il faisait encore nuit. Aucun rayon de lune n’éclairait la pièce principale de la minuscule habitation, ce qu’elle aurait vu entre les planches mal ajustées de la chambre. Un nouveau couinement fut arraché à la hutte. La personne se rapprochait de la porte. Caitlin tendit son bras aussi doucement que possible, sans un bruit, du moins l’espérait-elle, tâta la paillasse à ses côtés : froide et vide. Duncan n’était toujours pas rentré. Elle n’osa pas appeler.

Pendant un bref instant, elle n’entendit plus rien et fut certaine que l’intrus s’était arrêté devant la porte, aux aguets également. Il tachait de savoir si elle était endormie. Elle retenait toujours son souffle, sa poitrine commençait à brûler. Et la poignée tourna. Caitlin ne put faire un mouvement ; ses yeux seuls s’écarquillèrent et elle attendit, consciente d’un déplacement dans la chambre, d’une présence qui se rapprochait du lit à pas lents et prudents. La couverture bougea. L’intrus se glissa dans le lit.

« Duncan ? souffla-t-elle, juste parce qu’elle n’eut pas la force de crier.

– Dors.

– Duncan, tu m’as fichu une de ces frousses !

– Ce n’est que moi.

– Mais où étais-tu ?

– Dors je te dis. »

Son mari se retourna et elle sut qu’il n’en dirait pas plus. Caitlin frissonna sous l’effet du froid qui s’était engouffré sous la couverture de laine, mais pas seulement. Elle ne bougeait pas, raide dans leur lit, les yeux toujours grand ouverts dans le noir. Comme tous les villageois, elle avait attendu avec anxiété le retour des hommes, priant les dieux pour qu’ils reviennent avec Amelia saine et sauve. Comme tous les villageois, elle avait senti son anxiété croitre alors qu’ils tardaient. Et comme tous, elle s’était effondrée lorsqu’ils avaient pénétré le hameau dans la nuit, la mine défaite et quelque chose emballé dans la tunique du père d’Amelia. Les cris de la mère de la jeune fille avait enserré son cœur comme un poing froid et cruel, et elle avait sentit, comme tous encore une fois, le poids de ce malheur qui allait tout changer au sein de leur communauté. Comme tous, sauf un. Ces derniers temps, Duncan disparaissait souvent la nuit pendant son sommeil, et elle ne s’en rendait compte qu’à son réveil. Et parfois, il ne rentrait pas de la chasse avec les autres et elle l’attendait devant l’âtre, seule devant le plat qu’elle lui avait préparé et qui refroidissait sur la table en bois de la pièce principale. Cette nuit ne fut pas différente. Duncan n’était pas là lorsque les hommes s’étaient retrouvés sur la place principale, il ne les avait pas accompagné pendant les recherches et n’était pas revenu avec eux, pas plus qu’il n’avait joint tous les autres, vieillards et jeunes garçons, quand ils se réunirent dans la maison de leur chef, Raibeart.

Elle passa la main sur son ventre, pensa au bébé et ne dormit plus jusqu’aux premières leurs de l’aube.

 

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Raibeart n’était pas tant leur chef que ce qu’on appelait en Cànan, la langue originelle de Cèilidh, un « mèar » : une sorte de maire ou de bourgmestre comme dans les villages plus peuplés, encore qu’il n’y eût pas d’élections ici. De par son charisme, son intelligence, sa capacité à l’écoute et à régler les conflits, on se tournait naturellement vers lui pour toutes choses concernant Afraig, importantes ou non. Ce fut donc le seuil de sa porte qu’on franchît pour s’entasser devant la cheminée. Ils étaient bien trop nombreux pour sa hutte et le feu aurait été bien inutile tant ils étaient serrés les uns contre les autres ; pourtant, ils en cherchaient la chaleur et la lumière, pour se rassurer sans doute, presque tous les hommes de la communauté. On avait laissé les parents de la petite à leur chagrin et en compagnie de quelques femmes, et ordonné aux autres de rentrer chez eux et barricader leur porte. À présent ils se tenaient là, ne sachant trop comment se lancer. Raibeart brisa finalement le silence, ce qu’ils avaient tous attendu.

« C’est un choc pour nous tous. Ce le serait pour moins que ça, mais les circonstances… » Il inspira, balayant les détails macabres d’un léger mouvement de tête. « Je veux que nous tirions tout cela au clair. Demain nous procéderons à un enterrement comme il se doit, mais tout de suite après je veux qu’un groupe d’hommes, des chasseurs en particulier, retourne sur les lieux pour examiner les empreintes décrites par Dùghlas.

– Raibeart… »

C’était le jeune qui avait accompagné les sauveteurs sur la pâture et qui n’avait pas compris de quoi avait parlé Dùghlas.

« Oui mon garçon ?

– Si ce n’est pas un loup ni un ours, ce… Musta… cette chose dont a parlé Dùghlas et que les anciens ont l’air de connaître… De quel animal s’agit-il ? »

Les regards convergèrent vers le mèar.

« Il est des choses que l’on conte aux enfants comme des légendes. Si abominables qu’on les croit inventées pour les obliger à souper et accomplir les tâches auxquelles ils rechignent. Mais certaines malheureusement sont vraies. Si la plupart d’entres-nous ne l’ont jamais vu, peu doutent de son existence. Par moment il reparait et vient nous prendre les nôtres : Mustahyah.

– Mustahyah, répéta le jeune. Qu’est-ce donc ?

– Uilebheist : un monstre. Fear-mathan.

– Quoi ?

– Un homme-ours, dit un autre.

– « Notre frère de l’autre côté de la rivière », reprit Raibeart en hochant la tête, citant les mots de Dùghlas. Une abomination, aussi puissante et implacable qu’un grizzly, et pourtant si proche de nous.

– Un homme-ours, murmura le jeune comme s’il avait soudain peur de parler trop fort. Vous voulez dire une sorte de croisement ?

– Un homme comme toi ou moi qui la journée vaque à ses occupations, mais un homme abandonné des dieux, qui certaines nuits prend la forme d’une créature gigantesque mi-bête mi-humaine, mi-ours mi-homme, et se laisse aller à ses instincts les plus vils.

– Mais comment apparaît-il ? Pourquoi ?

– Pourquoi, je n’en sais rien. Et pour ce qui est de comment… On pense que sa morsure et ses griffures sont empoisonnées, qu’il transmet la malédiction comme cela, d’une personne à l’autre. Mais rien n’est sûr. Certains disent que la transformation a lieu les nuits de pleine lune.

– La lune n’est pas pleine ce soir, protesta l’un des hommes.

– C’est ce que je dis : rien n’est certain. On ne sait même pas quand Amelia a été attaquée ; elle aurait dû rentrer avant la tombée de la nuit, or elle ne l’a pas fait. Elle a donc peut-être été tuée avant.

– Ou peut-être, risqua le jeune, qu’il ne s’agit pas de ce Mustahyah. »

Pendant un instant, on se demanda ce qui était pire : imaginer un monstre ou un simple être humain capable d’une pareille horreur.

« Non, intervint Dùghlas. Je sais ce que j’ai vu : ces empreintes n’étaient ni celles d’un loup, ni celles d’un ours. Et elles étaient encore moins humaines. Quand j’étais enfant mon grand-père m’a montré les traces de Mustahyah : il avait décimé tout un troupeau, on a barricadé nos portes des semaines durant, mais il n’est jamais reparu. »

On accueillit la remarque avec un sentiment étrange, mêlé d’effroi et de soulagement : un monstre, oui, pas un être humain.

« Comment le tue-t-on ? Peut-on briser la malédiction ? » demanda le jeune après un long moment de réflexion.

Raibeart secoua la tête avec tristesse.

« Je l’ignore mon garçon. »

 

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Les funérailles furent courtes mais l’émotion palpable. En lisière de forêt, un peu à l’écart du hameau, on fit descendre le cercueil dans un trou creusé à l’aube par quelques hommes. On savait bien que dans cette boîte en bois il n’y avait qu’une jambe. Les parents d’Amelia restèrent d’une dignité impressionnante. Les yeux rougis, cernés de noir, ils ne pleuraient plus. Ils firent leurs adieux à leur unique enfant, serrés l’un contre l’autre, entourés des villageois.

Caitlin observa ces visages familiers, connus depuis son enfance. Leur douleur, leur peur étaient réelles. Il n’y avait plus d’homme d’église depuis le décès de leur pasteur deux ans plus tôt et ce fut Raibeart qui prononça l’oraison funèbre. À présent le silence seul les tenait liés face à la mort et un futur qui les terrifiait. Elle s’attarda sur les parents d’Amelia ; la main sur le ventre elle se dit qu’à leur place elle n’aurait pu supporter pareille épreuve. Puis elle jeta un œil à Duncan, debout à ses côtés. Il fixait le sol, sans un mot, sans une larme, et ses traits étaient les seuls qu’elle ne pouvait déchiffrer : était-ce de la colère ? De la tristesse ? De la frayeur ? Elle n’en savait rien. Caitlin prit sa main mais Duncan ne lui rendit pas son étreinte.

 

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Ordre fut donné aux femmes et aux enfants de ne pas quitter le village. La nuit, un feu serait allumé sur la place centrale et des tours de garde instaurés, les portes barricadées. Cependant, il était hors de question de céder à la panique : jusqu’à nouvel ordre les animaux seraient à nouveau menées aux pâtures, mais par deux hommes armés, et les chasseurs tout comme les bûcherons poursuivraient leur travail en forêt.

Ce matin-là Raibeart lui-même mena un groupe d’homme sur les lieux du crime afin de relever de nouveaux indices et ramener le troupeau qui s’était égaillé lors de l’attaque. Duncan, en sa qualité de chasseur, faisait partie de l’équipée.

« Alors ? » demanda Dùghlas.

Ils étaient tous trois accroupis à l’endroit même où le bûcheron avait découvert la jambe de la jeune fille. Pendant un moment Duncan ne dit rien. Il étudiait les traces. Il n’avait jamais vu les empreintes de Mustahyah, mais de toute évidence il ne s’agissait pas d’un ours. Pas plus que d’un humain. Ce dont on ne pouvait douter était la taille colossale de la créature et qu’elle se déplaçait debout sur ses pattes arrières, dotées de griffes aussi impressionnantes que celles d’un grizzly.

« Je n’ai jamais vu ça, dit Duncan pour tout commentaire, ce qui fit hocher la tête à Dùghlas.

– Mustahyah, dit-il. Je le savais. »

Raibeart fixait l’endroit piétiné et noir encore du sang de la jeune fille. Au bout d’un moment, il s’adressa à Duncan : « Qu’est-ce que tu en penses ?

– Rien. Comme je viens de le dire, je n’ai jamais vu ça. Je ne sais pas ce que c’est.

– Définitivement pas un ours ? »

Duncan secoua la tête.

« On voit bien les traces de griffes, là, et là. Elles sont profondes et en avant de la patte, comme chez le grizzly. La forme de l’empreinte.

– Oui ?

– La forme de l’empreinte est… surprenante. Elle a bien quelque chose d’humain, mais elle est beaucoup trop grande.

– Je n’arrête pas de vous le dire, s’écria Dùghlas. Un homme-ours !- On a compris, s’énerva Raibeart. Bon. Que devons-nous faire ? Une battue ? »

Duncan se redressa et fit quelques pas le long d’une trainée brunâtre qui ressemblait à de la boue. Ils se doutaient tous que ça n’en était pas mais préféraient ne pas y penser.

« Ça ne servirait à rien, répondit Duncan. Si cette créature existe vraiment elle a reprit forme humaine à l’heure qu’il est. Elle est sans doute loin d’ici. »

Le groupe suivit la piste dans le bois mais elle s’y perdait rapidement. Aucune autre trace du corps d’Amelia ne fut trouvée et sans se l’avouer, les hommes en furent presque soulagés. On tomba par contre sur les carcasses de deux autres vaches ; comme la première elles avaient été tuées, gorge ou flanc déchiré, mais pas mangées. À croire que la proie visée par la bête avait bien été la bergère.

Rassembler le troupeau ne fut pas une mince affaire : les vaches avaient encore les yeux fous et ne se laissèrent pas approcher facilement. En fin d’après-midi cependant ils firent entrer la dernière dans l’étable. Les flammes du feu sur la place centrale montaient déjà haut vers le ciel qui s’assombrissait, des brindilles tourbillonnaient en crépitant joyeusement, emportées par l’air chaud. Mais il n’y avait rien de joyeux chez les hommes qui tournaient autour. Tout au plus trouvaient-ils le bruit rassurant. Cela n’avait rien à voir avec la fête du solstice d’été lorsque les hommes chantaient et les femmes dansaient autour du bûcher dans des belles robes blanches brodées pour l’occasion.

Bientôt la place se vida, seuls les hommes désignés pour le premier tour de garde et pour alimenter le feu restèrent dehors ; Raibeart en faisait partie et il regarda Duncan rentrer chez lui avec inquiétude. C’était l’un de leur meilleur chasseur mais il lui avait semblé ailleurs toute la journée, distant. Ils allaient pourtant avoir besoin de lui s’il prenait l’envie à cette créature d’attaquer les villageois à nouveau.

 

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Caitlin fit signe aux enfants d’avancer. La petite troupe la suivit en rang, deux par deux. Quelques mères inquiètes fermaient la marche, mais les petits s’apostrophaient et riaient comme d’habitude. « En silence, » dit Caitlin, mais au fond, elle était heureuse qu’ils soient inconscients des craintes des adultes. Heureuse qu’on n’eût pas cessé toute activité dans le village. Raibeart avait raison : il ne fallait pas que la panique les pétrifie et les emprisonne dans le hameau. Mais c’eût été un mensonge de dire qu’elle ne partageait pas les sentiments des femmes qui accompagnaient les enfants ce matin-là : après tout elle allait être mère elle aussi.

Ils passèrent près du bûcher qui fumait encore après une nuit sans rien à signaler. L’odeur âcre leur prit le nez et la langue, mais les enfants n’y attachaient aucune importance ; ils bondissaient avec des cris joyeux, en route pour l’école. En réalité la chapelle où ils se réunissaient chaque matin.

De l’époque du pasteur, les enfants étaient libres les jours de culte et lors d’évènements exceptionnels comme les funérailles. Qu’il n’y ait plus d’homme de Dieu dans le hameau depuis deux ans déjà exaspérait certains villageois, mais en inquiétait plus encore, notamment depuis la mort d’Amelia. Longtemps les peuplades de Cèilidh avaient été animistes et c’était encore le cas dans beaucoup de villages isolés comme Afraig. Mais même jusqu’ici au fond de leur vallée, les hommes d’Église avaient voulu imposer leur Religion, Galar. Le pasteur Pòl avait su les séduire avant sa disparition et fait construire la chapelle en bordure du village, tout près du cimetière. À présent que le malheur semblait s’abattre sur le hameau, les habitants se demandaient si ce Dieu unique pour lequel ils n’avaient plus d’intermédiaire, saurait les entendre. Les doyens pensaient qu’il fallait se tourner vers leurs esprits mystiques ancestraux et faire des dons à la forêt. Peut-être étaient-ils punis de s’en être éloignés. Caitlin ne savait qu’en penser. Elle était prête à prier n’importe quel dieu du moment qu’il lui rendrait Duncan, son mari aimant et attentif. Par une drôle de coïncidence – en était-ce une ? – son attention alla à la forêt alors qu’elle faisait entrer les enfants dans la chapelle. Duncan disparaissait dans l’obscurité du sentier en compagnie des autres chasseurs. Mais même d’ici elle put voir qu’il marchait seul en tête, plusieurs pas en avant.

 

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Au cours de la journée le soleil se cacha derrière un voile nuageux, puis sombra doucement derrière la ligne de crête. La nuit s’engouffra peu à peu dans la vallée, avala arbres, clairières et cours d’eau avant d’envahir le ciel lui-même. Le vent se leva et fit frissonner les feuilles dans un chuchotement permanent, s’élevant parfois en une plainte accablée et lugubre, frappait les flammes du bûcher qu’on avait rallumé dans un bruit de cracheur de feu. Le souffle des dragons des temps anciens. Personne ne s’osait plus à l’extérieur que les sentinelles postées autour du village, emmitouflées dans leur cape et leur peur.

Caitlin remonta la couverture sous son menton et chercha la chaleur de son mari à ses côtés sans aller jusqu’à le toucher. Il était là, silencieux, mais les gémissements autour de la cabane, les craquements du plancher et des murs, l’empêchaient d’écouter sa respiration, de savoir s’il dormait ou non. Elle n’osait pas lui parler, n’aurait même pas su quoi lui dire.

Non.

C’était faux : elle savait parfaitement ce qu’elle voulait lui demander. Où est-ce que tu vas presque chaque nuit ? Pourquoi es-tu si distant ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Un bruit la fit sursauter. Mais ce n’était pas au même moment : elle s’était assoupie ou carrément endormie. Perdue, elle cligna des yeux, comprit où elle se trouvait, tendit cette fois la main de l’autre côté de la paillasse : elle était encore chaude.

Un grincement à nouveau. Le vent encore, probablement. Mais peut-être que non. Duncan. Elle n’appela pas. Elle fit basculer ses jambes au bas du lit, resserra sa chemise de nuit dans le froid de la chambre et gagna la porte d’un pas léger, le bras en avant. Ses doigts effleurèrent la cloison, elle tâta d’un côté et de l’autre, trouva la poignée. Sur le point de la tourner, Caitlin se figea. Il y avait encore du mouvement à côté. Comme pour le confirmer une lueur perça l’obscurité à travers les planches de la porte de bois. Les interstices n’étaient pas assez larges cependant pour qu’elle puisse voir ce qui se passait. Pas difficile de le deviner : Duncan avait allumé une bougie pour préparer ce qu’il avait à préparer et s’apprêtait une fois de plus à quitter le domicile en pleine nuit. Elle soupçonna qu’il était tard mais que l’aube ne pointerait pas avant un moment encore ; elle n’avait pas pu dormir si longtemps et Duncan n’était jamais parti au petit matin pour autant qu’elle sache. Sauf pour la chasse bien entendu, mais elle savait au plus profond d’elle-même que son mari ne s’en allait pas pour chasser. Pas le sanglier en tout cas.

Hors de question de se recoucher, il fallait qu’elle découvre ce que lui cachait Duncan. Elle revint en silence jusqu’au bord du lit, trouva ses vêtements et alors qu’elle enfilait sa robe entendit la porte de l’entrer se refermer. Vite ! Elle se précipita dans la pièce principale, attrapa sa cape de laine et entrouvrit la porte à son tour. D’abord elle ne remarqua que la lueur du bûcher qui tremblait sur sa gauche, du côté de la place centrale, ce qui lui confirma qu’on était encore en pleine nuit. Puis elle vit la silhouette qui se faufilait le long des cabanes, manifestement pour se cacher dans l’ombre des habitations. Duncan savait sans doute précisément où les hommes avaient été placés en faction et si elle voulait pouvoir se faufiler hors du hameau et le suivre, elle ne devait pas le perdre de vue. Elle s’élança et suivit la même piste obscure. Le vent s’engouffra sous sa cape et la cloua un instant sur place. Mais ce n’était qu’une bourrasque et après le moment de surprise, elle reprit sa course. À chaque instant elle s’attendait au cri d’un garde. Pire : si on lui décochait une flèche ? Un regard au coin d’une maison pour s’assurer que Duncan était toujours devant elle, un autre vers le bûcher. Deux hommes s’y réchauffaient les mains en silence, visiblement absorbés par la danse envoutante des flammes. Elle les laissa derrière elle et chercha son mari dans le noir. Là, tout près du potager de la vieille Seonag. Il tournait la tête à droite, à gauche, se retourna… et Caitlin se recroquevilla contre le mur de la cabane.

Duncan s’élança soudain. Elle fonça à son tour jusqu’à la clôture qui délimitait le potager, un coup d’œil de chaque côté pour être certaine qu’aucune sentinelle n’était apparue à la limite du village et elle courut vers la forêt. Sous le couvert des arbres, elle s’immobilisa, se disant que si elle n’entendait pas crier, c’était qu’on ne l’avait pas repérée, et se concentra sur le sous-bois. Son cœur flancha, sembla s’enfoncer quelque part au milieu de son ventre. Duncan avait disparu. Du moins elle ne pouvait le distinguer dans ces broussailles. Le bûcher éclairait bien jusqu’à la lisière de la forêt, mais en-dehors d’ombres mouvantes on n’y voyait rien. Les branches semblaient entrelacées en une forme gigantesque et unique qui frémissait et se penchait au rythme des assauts du vent.

Alors qu’elle perdait tout espoir et se demandait si elle parviendrait à retourner sur ses pas sans se faire prendre et éviter les explications gênantes, une lumière vacilla quelque part à une cinquantaine de pas devant elle. La lueur était timide, disparut un instant, puis elle la vit se déplacer un peu plus loin. Une lanterne ! Duncan avait pensé à tout.

Caitlin suivit de loin, se prenant les pieds dans les branches basses et les racines, s’égratignant sur les ronces qui poussaient en bordure de forêt. Le vent au moins jouait les alliés cette nuit en lui épargnant la crainte de se faire entendre. Néanmoins elle marchait courbée, comme si Duncan avait pu la voir à la faveur d’un coup d’œil par-dessus l’épaule, ce dont elle doutait, et plus ils s’éloignaient du hameau, plus son cœur se serrait d’angoisse. Que pouvait bien chercher son mari dans la forêt en pleine nuit ? Y avait-il autre chose à imaginer que le pire ?

Sa progression se facilita bientôt : Duncan estima probablement être assez loin des habitations pour rejoindre le sentier et s’éloigna à grands pas ; elle suivit aisément sur ce chemin bien tassé débarrassé de toute végétation feuillue et crochue, épineuse et collante qui la ralentissait jusque là. Ils marchèrent ainsi un long moment avant que son mari ne quitte la piste à nouveau. Il s’enfonça sur une ancienne parcelle de coupe, s’arrêta un moment afin de s’assurer qu’il n’était pas suivi. Caitlin se fondit contre un tronc d’arbre. Et la curieuse procession reprit.

Elle ne s’était jamais aventurée jusqu’ici, du moins ne reconnaissait-elle rien dans le noir. Tout semblait gigantesque, imposant et étouffant. Ils gravirent une pente et la lumière de la lanterne disparut. Après une bouffée de panique, elle comprit que son mari était tout simplement passé de l’autre côté de la butte. Elle accéléra de peur de le perdre, mais n’y voyait rien. Elle se prit les pieds dans un buisson et se fit fouetter la joue par un arbuste. Une fois de plus elle sombra dans le désespoir. Non seulement Duncan allait lui échapper, mais en plus elle serait perdue au milieu de la forêt. Avec Mustahyah.

Elle mit un moment à réaliser qu’elle distinguait des ombres. Elles dansaient devant ses yeux, tout près. Elle n’osait plus bouger. Puis cela s’intensifia et elle découvrit que cela venait de l’autre côté de la butte : la crête, le bas des arbres sur la moitié de leur hauteur s’illuminèrent de cette lueur pâle, surnaturelle. Ce n’était pas un feu et encore moins la lanterne de son mari. Elle gravit la distance qui la séparait du sommet à toute allure et arrivée là, elle se pétrifia. Toute son enfance, Caitlin avait baigné dans les récits des anciens et elle ne doutait pas de leur véracité : elle avait vu des ses propres yeux des animaux dont elle ne connaissait pas le nom, des créatures étranges qui se faufilaient dans les broussailles avant qu’elle ne puisse vraiment s’en faire une bonne représentation, elle avait entendu des hululements qui n’étaient pas ceux de chouettes la nuit dans les bois, elle avait mangé des poissons péchés dans les étangs ici qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. Elle ne doutait pas de l’existence de Mustahyah. Mais jamais elle n’avait eu le loisir d’assister aussi bien à la magie de la forêt d’Afraig.

Duncan avait posé sa lanterne sur les berges d’un lac dont elle n’avait jamais soupçonné la présence, dont personne, ni les anciens, ni les bûcherons ni les chasseurs qui prenaient le sentier chaque matin, ni son mari, ne lui avait jamais parlé. Elle était abasourdie par sa taille : sa surface se perdait dans l’ombre de la nuit, derrière les troncs majestueux des arbres géants et centenaires qui formaient un cercle autour de lui. Mais ce qui la laissait sans voix, ce qui lui permettait de s’en rendre compte, c’était la lueur bleutée qui en émanait, laiteuse comme celle des torrents nés de glaciers dévalés des plus hautes montagnes. Une lumière spectrale qui montait vers la cime des arbres et découpait en noir les silhouettes des buissons et des troncs et celle de son mari agenouillé devant l’eau tel un pénitent. Elle eut l’impression d’entendre quelque chose, une voix, mais se dit que c’était impossible, pas à cette distance. Puis autre chose, un changement dans l’atmosphère, le vent ou une odeur ou les deux peut-être, un bruit lui fit lever la tête. Il commençait à pleuvoir sur les arbres, elle en fut certaine même si aucune goutte ne pouvait l’atteindre sous le couvert des branches.

Il fallait qu’elle s’approche, qu’elle entende et voie ce que pouvait dire et faire Duncan. Et alors qu’elle cherchait un buisson ou une souche assez grande derrière lesquels se cacher dans la lumière extraordinaire, elle remarqua une altération à la surface de l’eau, juste devant son mari. Une brume s’en éleva doucement comme ces nappes sur les rivières et les étangs au petit matin, tourbillonna et monta encore, s’épaissit, s’allongea, tendit des bras fantomatiques d’un côté, de l’autre, gonfla en volutes neigeuses et brillantes, et soudain prit forme, à la fois bien distincte et légèrement transparente. On ne pouvait s’y tromper, c’était une femme qui flottait sur l’eau. Les ombres sur son visage, les replis de sa longue robe se teintaient de bleu, s’intensifiaient au rythme de ses mouvements aériens.

Duncan avait levé la tête, il la regardait et même d’ici Caitlin pouvait y lire sa fascination. Comment le lui reprocher : elle l’était tout autant. Il dit quelque chose, cette fois elle en fut certaine même si elle ne put distinguer les mots, et l’apparition lui répondit. Ses lèvres bougeaient. Ils parlaient.

Caitlin se concentra, pensa fermer les yeux mais elle ne pouvait détacher son regard du spectacle incroyable qui se jouait au bas de la butte. Elle tendit tous ses sens vers Duncan. Sa voix à lui plus grave, teintée d’inquiétude. Oui, de l’inquiétude, elle en était convaincue. Celle de la fée… la sorcière ? Le fantôme ? Qu’était-elle ? plus claire. Avec un effort elle sut qu’elle allait pouvoir les entendre. Comment cela pouvait être possible, elle l’ignorait mais elle le sentait, tout devenait plus intense, une osmose soudaine avec la forêt, les odeurs plus soutenues : là, le parfum lourd de l’humus, l’odeur humide de champignons agrippés à une souche, celle de la pluie qui s’écoulait sur les aiguilles et les feuilles des arbres, le long des troncs jusque dans la terre noire de la forêt. Encore un peu et elle allait les entendre distinctement. Ce fut à cet instant précis que l’apparition tourna brusquement la tête vers elle. Malgré la distance, Caitlin lut sur ses lèvres : « Il y a quelqu’un ». Duncan regarda dans sa direction, alarmé. Mais pas tant qu’elle.

Caitlin se laissa glisser derrière le sommet de la crête et s’élança dans une obscurité de plus en plus complète, terrifiée sans vraiment comprendre pourquoi, et consciente que bientôt elle ne pourrait plus se repérer à force de s’éloigner de la lumière du lac. Soudain une respiration qui n’était pas la sienne, lourde et haletante, un pas lourd qui ne pouvait pas être le sien non plus mais celui d’une créature bien plus grosse qu’elle montèrent à ses oreilles.

 

________

 

 

Mustahyah huma leur présence avant même de les voir. Mêlée aux odeurs de la forêt, de la pluie, à la fumée piquante du grand feu et des habitations où ils se terraient, celle plus forte, caractéristique et si alléchante, sueur et crasse et chair réunie, de l’homme. Sa vue laissait à désirer mais son odorat était infaillible : il n’y en avait pas qu’un. Plusieurs d’entres eux tournaient autour de ce repère et lorsqu’il aperçut le premier, il crut reconnaître ces pointes qui pouvaient être douloureuses, parfois même dangereuses. Dans le doute, il fallait s’en méfier. D’autres hommes se cachaient, il le savait, dans ces cases.

Il était en rage, quelque chose l’avait mis en rage. Ou était-ce de la peur ? Il ne s’en préoccupait pas. Seul importait le présent. Il était là, ils étaient là. Devait-il tenter sa chance ?

L’homme arrivé près du potager dont il sentait les légumes jusqu’ici lui tourna le dos et commença à revenir sur ses pas. Cela le décida. Mustahyah se redressa et quitta le couvert des arbres ; sans se presser il descendit vers la maison en bordure du hameau. La pluie plus forte maintenant glissait sur son pelage. Il ne la sentait pas. À la manière d’un ours il reniflait l’air pour suivre la trace de sa proie, se dandinait sur ses quatre pattes. Elles s’enfonçaient dans le sol devenu boueux en faisant un bruit spongieux mais indécelable dans le vent tempétueux. Parvenu à quelques pas de lui, il vit l’homme s’immobiliser. Avait-il entendu quelque chose finalement ? Lorsqu’il fit mine de se retourner, Mustahyah chargea.

 

________

 

Raibeart se réchauffait près du feu, la cape jetée sur sa tête pour se protéger de la pluie. Dùghlas qui se tenait à ses côté se raidit et demanda : « Tu as entendu ? »

Il avait entendu, mais avec ce vent et les crépitements du bûcher, il n’était sûr de rien.

« Qu’est-ce que c’était ? insista Dùghlas.

– Tais-toi. »

Ils tendirent l’oreille un long moment, sans rien pouvoir distinguer d’abord que les rafales qui secouaient les arbres à la limite du cercle lumineux projeté par le feu. Et soudain, Raibeart s’élança, Dùghlas sur les talons. Au détour d’une maison ils l’aperçurent enfin et bien qu’ils se fussent attendus à ça ils se figèrent sur place, les pieds saisis par la peur.

La créature s’acharnait sur l’une des sentinelles, impossible de savoir laquelle, mais d’après l’endroit il devait s’agir de Màrtainn, l’un des chasseurs. Elle avait plongé ses crocs dans la gorge du pauvre homme tout en fourrageant dans ses entrailles de ses horribles griffes, au bout de bras – de pattes ? – curieusement longs. Son pelage cuivré brillait par moment sous l’effet de la pluie et des reflets du feu, et ses grognements se mêlaient à un bruit humide insoutenable.

Raibeart leva son arc et visa. Dans la panique, il leva le bras qui aurait dû rester stable et la flèche siffla au-dessus de la tête de Mustahyah. La bête se retourna et pendant un instant, le temps de retenir son souffle, plus personne ne bougea, plus personne n’émit un son, et ce bref moment instilla terreur aux deux hommes qui virent bien le visage abominable de la créature, ni tout à fait ours, ni tout à fait homme. Derrière les traits assurément animal, ceux grossier d’un humain défiguré. Raibeart saisi une nouvelle flèche et vit avec horreur la chose se ruer sur lui, dressée sur ses pattes postérieures. Jamais il n’aurait le temps de décocher et d’atteindre son but…

Il comprit qu’il s’était trompé lorsque Mustahyah hurla, un cri glaçant, double, qui n’appartenait à aucun monde qu’il eût connu jusque-là : ni le sien, ni celui des bêtes, mais une chose lointaine, ancestrale, mystique, à laquelle on n’osait pas ne pas croire sans pour autant l’effleurer jamais de manière certaine. La créature fit volte-face et disparut entre deux cabanes.

Débarrassés de leur paralysie momentanée Raibeart et Dùghlas se jetèrent au pied de la victime. C’était bien Màrtainn, mais il n’y avait plus rien à faire pour lui.

 

________

 

Duncan observa l’attroupement de loin, les hommes autour de la victime, et se faufila jusqu’à la cabane. Il devait faire vite, c’était une question de vie ou de mort. Ses larmes se mêlaient à la pluie qui dégoulinait sur son visage : on était arrivé à la fin et il était probablement trop tard pour se sauver.

Avant de passer le pas de la porte, il s’assura que personne ne le verrait, puis il entra. Il faisait noir et il tâtonna jusqu’à la table au milieu de la pièce. Il chercha la bougie, tenta de l’allumer à plusieurs reprises. Ce n’était pas facile tant il frissonnait de froid et d’énervement. Il était trempé et… la flamme vacilla, se stabilisa enfin. La tempête continuait à tourbillonner autour des murs, les cris des hommes parvenaient jusqu’à lui. Trop tard, pensa-t-il à nouveau. Il se retourna : une silhouette se dessina devant lui, affalée contre la porte de leur chambre.

« Caitlin !» murmura-t-il.

Il tomba à genoux, posa la bougie sur le plancher.

« Caitlin.

– Duncan… »

Elle aussi était transie jusqu’aux os. Elle tremblait, essoufflée, et leva les yeux sur lui. Ils brillèrent à la lueur de la flamme. Des larmes. De l’eau sur son front, de la sueur sans doute aussi.

« Duncan, répéta-t-elle.

– Chut ! »

Il attrapa le couteau à sa ceinture, son grand couteau de chasse.

« Je ne comprends pas, dit-elle.

– Ne bouge pas.

– Qu’est-ce que tu faisais là-dehors ?

– J’essayais de nous sauver.

– Qui était cette femme ?

– Sitheag.

– Une fée ?

– Quelque chose comme ça, j’imagine. Reste tranquille maintenant. »

Caitlin aperçut le couteau, inspira profondément et lui saisit la main.

« Ça ne fera mal qu’un instant », dit-il.

Elle hocha la tête.

« Dis-moi… comment l’as-tu trouvée ?

– Par hasard, en chassant trop tard un soir. Elle m’a parlé du malheur qui allait s’abattre sur nous. Le village. Toi et moi. Je n’ai pas voulu la croire et puis il y a eu Amelia. Alors il fallait que je fasse quelque chose mais je n’ai pas pu. J’y suis retourné cette nuit. J’ai cru qu’il y avait un autre moyen.

– Et ?

– Il n’y en a pas à sa connaissance.

– Il faut tuer Mustahyah.

– Oui. »

Caitlin hocha la tête encore une fois, résignée.

« Ne bouge pas, répéta-t-il. Je vais couper la flèche et la retirer. Tu as eu de la chance, elle s’est fichée sur le côté, c’est rien qu’un peu de peau et de chair. Ensuite je pourrais recoudre ça.

– Qu’est-ce que tu fais ? s’écria-t-elle.

– Chut ! Et arrête de bouger, il ne nous reste plus beaucoup de temps.

– Tu ne peux pas faire ça ! Tu dois me tuer !

– Tais-toi !

– Tue-moi !

– Je ne peux pas, Caitlin ! Je ne veux pas. Et puis tu portes notre enfant ! »

Cela la réduisit au silence, puis elle recommença à pleurer.

« Je ne comprends pas comment…

– Je ne sais pas.

– Comment je me suis transformée. Je ne me souviens plus. Ai-je été mordue ?

– Je ne sais pas, Caitlin. Arrête de bouger, je coupe. »

Elle cria entre ses dents serrées lorsque la peau se tendit, puis manqua de s’évanouir lorsqu’il tira sur le morceau de bois encore planté en elle. Duncan se pencha sur la plaie.

« C’est bien, elle est propre. Laisse-moi recoudre.

– Duncan.

– Tais-toi enfin ! Nous n’avons pas le temps ! Ils vont débarquer d’un instant à l’autre ! »

D’une petite poche à sa ceinture, Duncan sorti une aiguille et du fil. Il en avait toujours sur lui pour la chasse, au cas où. On ne savait pas quel genre de créature on pouvait rencontrer autour d’Afraig.

Une fois fini, il aida Caitlin à se lever.

« Tu peux marcher ?

– Oui.

– Tu peux courir ?

– Je ne sais pas. Je crois oui.

– Caitlin !

– Oui ! Je peux courir.

– Bien. Alors écoute attentivement ce que je vais te dire. Tu vas sortir par derrière. Tu reprends le sentier jusqu’à la coupe, d’accord ? Tu ne pourras pas la manquer, j’ai laissé la lanterne à l’abri au début de la piste. Prends-la et ne t’arrête pas. Tu pourras te reposer près du lac.

– Qu’est-ce que tu racontes, tu viens avec moi !

– Non Caitlin, il faut les ralentir.

– Tu ne peux pas rester là !

– Caitlin, pense au bébé ! Tu retournes au lac et tu essaies de parler à la fée.

– Je croyais qu’il n’y avait pas d’autre moyen…

– À sa connaissance. Ça ne signifie pas qu’il n’existe pas malgré tout une façon de revenir sur cette malédiction. Et si elle n’est pas là, alors fuie. Ne t’approche plus jamais d’Afraig. Continue ta route, reste loin des villes et villages.

– Je ne peux pas te laisser ici !

– Si. Pour lui, dit-il en posant la main sur son ventre.

– Ils vont te tuer, Duncan !

– Non. Je vais juste les ralentir et je te rejoindrai. Je te retrouverai. »

Il la poussa vers l’arrière. Elle tenta encore une fois de lui faire changer d’avis mais il poussa plus fort encore.

« Duncan… »

Quelque chose dans sa voix l’arrêta. De nouvelles larmes s’étaient mises à couler sur les joues de sa femme.

« Je croyais que c’était toi…

– Je sais. Je t’aime Caitlin.

– Pardonne-moi !

– Ne t’inquiète pas. Va-t-en maintenant. »

Des cris s’élevèrent à l’extérieur. Plus proche de la cabane. Ils avaient trouvés les empreintes.

Il l’embrassa.

« Va-t-en, répéta-t-il.

– Je t’aime. »

Il sourit et fit sortir Caitlin. Elle le regarda encore puis disparut dans la nuit.

Duncan marcha tranquillement vers l’entrée. Après un moment d’hésitation, il retira ses habits, pensant que ce serait plus crédible. Il frotta ses doigts sur sa bouche, ses doigts plein du sang de sa femme, essuya ses larmes. Elle avait raison : ils ne lui laisseraient pas la vie sauve. Mais il y avait fort à parier qu’après ça ils ne se lanceraient même pas à la poursuite de Caitlin, ignorant ce qu’elle était vraiment. Ils la croiraient morte, tuée par Mustahyah. Ils croiraient que Mustahyah, c’était lui.

Alors il sortit sur le perron pour les accueillir, épaules voutées, nu et le visage sanglant.

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