Le vieil homme sur la frontière

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L’habitation se dressait tout au sud de Cèilidh, comme une verrue sur une peau desséchée. Plus qu’une habitation, il s’agissait d’une cabane minuscule et délabrée dont on se demandait comment elle pouvait encore tenir au milieu de ces étendues de terres croûtées. Ses planches de bois avaient pris une couleur grise, presque blanche, s’étaient fendues sous les rayons d’un soleil implacable et semblaient hésiter à tomber en poussière ou à se consumer brusquement. L’homme se tenait devant l’entrée, dans le seul carré d’ombre des alentours projeté par l’avancé du toit. La chaleur y était presque aussi insoutenable qu’ailleurs, mais la température commençait à diminuer. Il regardait droit devant lui, sans rien voir, ses yeux laiteux depuis longtemps brûlés par la clarté excessive et les vents porteurs de sable. Rien ici pour les arrêter sur ces étendues désolées où ne poussaient que de rares buissons épineux. C’était pourtant par là que les candidats au passage tentaient leur chance, bravant tous les risques : la soif, la faim, et pire encore.

Ils voulaient tous franchir la Haie.

La Haie, ici, ne se présentait pas sous la forme d’un mur de végétation, ou de pierres. Ce n’était pas une chaîne montagneuse. Ce n’était pas une barricade façonnée par des mains humaines. C’était un fleuve.

Le vieil homme savait qu’il coulait à moins de trois cents pieds de sa cabane. C’était probablement le seul endroit de tout Cèilidh où l’on aurait pu distinguer les paysages derrière la Haie… si de l’autre côté des berges où de chétives plantes à peine plus vertes que les buissons habituels s’efforçaient de survivre ne s’était élevée une brume vibrante comme un mirage, comme un miroir dans lequel on ne se reflèterait pas. En fait, la frustration de ne pas savoir ce qu’il y avait au-delà de la frontière était plus forte ici que n’importe où ailleurs.

Le souvenir de ce fleuve était le seul que l’homme s’autorisait. Il était vieux, très vieux : sa mémoire avait enfouie certaines choses à tout jamais, et ce n’était pas un mal. D’autres subsistaient curieusement, absurdement, douloureuses. Le visage pourtant oublié de son ami Serguei le rendait triste. Ils avaient été choisis avec d’autres, puis envoyés chacun à des milles de chez eux, tout autour du pays, souvent dans des régions que nul n’avait encore exploré. Plus que son visage, il aurait voulu oublié Serguei tout entier.

Le vent porta une odeur différente à ses narines. Un semblant de fraîcheur, à peine perceptible. Un bruissement dans les feuillages secs des buissons derrière la cabane. Le crépitement de pattes d’insectes qui sortaient de leur terrier. L’après-midi touchait à sa fin et avec la nuit allait probablement revenir l’horreur, comme cela se produisait de plus en plus souvent. Et bien qu’il fasse encore odieusement chaud, le vieil homme frissonna.

 

*

 

Nissim se pencha sur l’encolure de son cheval. Un autre que lui ne les aurait pas aperçu : les empreintes étaient à peine visibles sur la terre durcie par la sécheresse. Elles s’éloignaient d’un buisson dont les branches mortes auraient pu être cassées par le vent, mais il savait qu’il n’en était rien ; le sol avait été piétiné sous le maigre feuillage. On s’était abrité ou caché ici. Il glissa sur le flanc de sa monture qui baissa la tête à la recherche d’un brin d’herbe inexistant.

Nissim s’accroupit, gardant les rênes dans une main, effleurant les traces de l’autre. Trois personnes, estima-t-il, passées deux jours plus tôt, et il était peu probable que l’une d’elle soit un guide. Les passeurs emmenaient plus de monde lors d’un voyage : pour deux ou trois individus seulement le jeu n’en valait pas la chandelle. Non, ceux-là tentaient l’aventure sans aide, peut-être parce qu’ils n’avaient pas les moyens de s’en payer.

Sans se redresser, il jeta un œil aux alentours et ne put s’empêcher de penser au courage, à la folie, au désespoir (ou à l’espoir ?) que nécessitait une telle entreprise. Ce désert constituait à lui seul une frontière, dont l’austérité suffirait à tuer la plupart des gens, même entrainés, qui se lancerait dans sa traversée. Il n’y avait rien à chasser par ici, que de rares chèvres sauvages et maigrichonnes, des insectes et des araignées, et pas un point d’eau en-dehors du fleuve lui-même. Mais le plus grand danger pour les fuyards… se trouvait là : Nissim se leva et fit quelques pas, s’arrêta au-dessus de l’empreinte plus profonde laissée par un sabot. Les Chacals.

Ces hommes aux motivations obscures avaient formé une milice qui patrouillait le long du fleuve nuit et jour, à la poursuite des personnes qui tentaient de franchir le fleuve. Pourquoi ? Aucun maître ne les y forçait. Peut-être le simple plaisir de chasser, torturer et tuer.

Les trois candidats au passage avaient peu de chance d’atteindre leur but. Les Chacals avaient une bonne journée de retard sur eux, mais avec leurs montures ils seraient plus rapides même si dans cette fournaise on ne pouvait pas forcer leur allure. Nissim se remit en selle, vérifia que sa gourde et son arbalète portative étaient toujours bien attachés et talonna les flancs de son cheval.

 

*

 

Il faisait nuit, à présent. Le vieil homme se barricada à l’intérieur de sa cabane. Il mit en place le cadenas et glissa la seule chaise en sa possession sous la poignée. Et écouta.

Pas un son ne lui parvenait de l’extérieur, et c’était précisément cela qui l’inquiétait : les insectes sortis au crépuscule auraient dû être légions maintenant, profitant de la fraîcheur momentanée avant que la température ne chute carrément, les scorpions et les araignées auraient dû courir hors de leurs trous, les serpents eux s’y glisser, la brise faire murmurer les feuilles. Là, plus rien. La nuit était morte, une fois de plus.

Cela allait se reproduire et tout le monde, même la faune nocturne, était allée s’abriter.

Poussé par l’habitude des années plus que par envie ou besoin, il alla droit vers son garde-manger et avala comme repas du soir quelques bouchées de poisson séché, qu’il alternait parfois, variation suprême, avec du poisson fumé. Il le pêchait dans le fleuve et le préparait sur un feu devant la cabane ou laissait tout simplement les filets pendre sur des morceaux de bois dans le soleil et le vent, lorsque ce dernier ne soufflait pas assez fort pour soulever le sable.

Puis il attendit, assis sur sa couchette sommaire. Il commençait à faire froid, il frissonna mais ne se couvrit pas, ne s’endormit pas non plus. Il attendait.

Cela dura longtemps, mais cela arriva, comme il s’y était attendu.

Un clapotis, léger d’abord, lointain. Dans cette étendue désertique, le son était déroutant. Le fleuve coulait lentement, on l’entendait à peine les nuits normales. Là, le son s’amplifiait, comme si quelque chose pataugeait plus bas. Cela semblait gonfler, cela paraissait s’approcher. À chaque fois, le vieil homme imaginait que le niveau du fleuve s’élevait sur les berges et remontait le long de la pente inexorablement. L’eau était bue par la terre assoiffée mais la source sans fin parvenait toujours à la faire dégorger, et bientôt les gargouillis entouraient la cabane, et le vieil homme ne savait plus si c’était l’eau qu’il entendait, ou une autre chose, indéfinissable, infiniment plus effrayante.

Il se mit à trembler sur sa couchette, fixant l’obscurité de sa cabane. Une créature tournait autour de son pitoyable abri, lourde et bruyante. Soudain, tout mouvement cessa à l’extérieur. Ce n’était jamais arrivé. Le vieil homme cessa de respirer. Il n’imaginait plus. Il ne réfléchissait pas. Il attendait.

La porte trembla sous un coup prodigieux, le cadenas rebondit sur le bois et la chaise glissa sur le sol en terre battu. Il bondit sur sa couchette mais ne fit aucun autre mouvement. Où aurait-il pu aller ?

Le gargouillis recommença, mêlé de grognements. Le vieil homme crut entendre des mots. Incompréhensibles, mais quelque chose semblait se détacher des borborygmes terrifiants. La créature essayait-elle de communiquer ? En tout cas, il était persuadé que cette nuit, elle parviendrait à entrer. Un nouveau coup contre la porte. Cette fois il y eut un craquement. Un souffle haletant, puant, l’atteignit. Il recula sur sa couchette. Au troisième coup, du bois vola en éclat. Cela ne servait à rien, mais il ferma les yeux. Cet étrange clapotis, toujours. Mais moins fort, comme si la créature était apaisée maintenant qu’elle s’introduisait dans la cabane.

Le vieil homme s’attendit à la morsure fulgurante de crocs démesurés, à la brûlure intense de griffes dans sa chair. Mais rien. Alors il se demanda une fois de plus ce qui se passait : d’habitude les fuyards voulaient quitter Cèilidh. Quelle était cette créature qui semblait avoir traversé le fleuve dans l’autre sens ?

Soudain, il sentit le souffle froid sur son visage. Quelque chose de plus froid encore lui toucha la joue, de si froid que cela lui brûla la peau. Il voulut s’écarter mais la créature l’attrapa, l’enveloppa, l’étouffa. Ses yeux s’écarquillèrent. Il vit. Sans comprendre. C’était grand. Cela remplissait la pièce. C’était noir comme la nuit. C’était tout autour de lui. Il ne comprenait pas. Les mots, des mots, des noms. Au loin un cri. Il étouffait. Il mourait. Un nouveau cri, plus proche. Il ferma les yeux et absorba, s’imprégna du message. Il ne comprenait toujours pas. Le cri, juste à l’extérieur cette fois. Le vieil homme ressenti un choc. Et brusquement, l’étreinte se relâcha, il inspira, tomba à la renverse. Le gargouillis se mêla à un long hululement, puis s’éloigna. L’eau se retira, dévala la pente en cascade, bouillonna dans le fleuve et le silence s’abattit sur la cabane.

Le vent fit frémir les branches. Et timidement les insectes firent surface sur les cailloux tiédis par la nuit ressuscitée.

 

*

 

Nissim passa la porte enfoncée, sa dague encore à la main. Il n’avait pas pris le temps d’utiliser son arbalète, trop longue à remonter. Il aperçut la forme étalée sur la couchette et se précipita.

« Hé, l’ancien. Ça va ? »

Il l’aida à s’asseoir et vit les yeux blancs refléter la pâleur de la lune. Le vieil homme, désorienté, ne répondit rien d’abord.

« Qu’était cette chose ? demanda Nissim en observant avec dégoût le liquide noir et gluant qui coulait le long de sa lame.

– Je l’ignore, croassa le vieil homme.

– Elle ne vous a pas blessé ?

– Je ne crois pas… Est-elle partie ?

– Partie… disparue… Je ne sais pas comment décrire ce que je viens de voir.

– Je l’ai vue aussi, murmura le vieil homme.

– Vu ? » répéta Nissim.

Il ne dit rien de plus et se redressa, ne voulant pas froisser l’ancien avec un sourire dans la voix. Le pauvre vieux avait été secoué : comment aurait-il pu voir quoique ce soit ?

Il jeta un œil à l’extérieur et pensa à son cheval. Il s’était enfui, mais il n’irait sans doute pas trop loin et reviendrait peut-être même tout seul. Sinon il lui faudrait le chercher demain et espéra que cela ne lui prenne pas la matinée. Ou qu’il n’en trouverait pas la carcasse à moitié dévorée par la créature.

« Je suis aveugle à nouveau, oui, jeune homme. Mais j’ai vu.

– Aveugle à nouveau, rit Nissim, c’est certain l’ancien. Si tu pouvais me voir, tu saurais que je ne suis plus si jeune.

– Bien plus jeune que je ne le suis, moi. Tu ne peux pas le nier. Je le sais, tout comme je sais que ta peau est sombre comme l’est l’eau de ce fleuve. »

Nissim se retourna.

« Comment peux-tu savoir cela ?

– Quelle importance ?

– Comment, quelle importance ? Qui es-tu ? Une sorte de magicien ?

– Je suis un veilleur. »

C’est bien ce qu’avait pensé Nissim en voyant la cabane : l’abri d’un veilleur. Mais à quoi pouvait bien servir un veilleur aveugle ?

« Ne t’offusque pas, l’ancien. Mais que surveilles-tu exactement ? »

Le vieil homme sourit, mais sans joie.

« Je voyais, tout comme toi, il y a bien longtemps. Et jusqu’à aujourd’hui, je me suis demandé aussi pourquoi on me laissait ici. Pourquoi on ne m’avait pas remplacé.

– Et pourquoi donc ?

– Parce qu’il me fallait te livrer un message.

– Quel message ? demanda Nissim tout en se disant que le vieillard avait perdu la raison, seul au milieu de son désert, le crâne chauffé sous ce soleil de plomb.

– Tu dois prendre la route du Nord. »

Nissim éclata de rire.

« Aller vers le Nord ? Pour faire quoi ? Je vais vers le Sud.

– Tu ne les rattraperas pas à temps.

– Comment…

– Les trois personnes que tu suis : tu ne les rattraperas pas à temps. Les Chacals les trouveront avant toi. Tu ne pourras rien faire pour les aider.

– Je ne vais pas rebrousser chemin maintenant.

– Tu le dois pourtant. »

Nissim sentit la colère monter en lui.

« Pourquoi t’écouterais-je, vieil homme ? Je perds mon temps et tu me ferais presque regretter d’être venu à ton secours.

– Cette créature m’a laissé un message pour toi.

– Absurde, cette chose était en train de te dévorer.

– Elle me disait… me montrait… qu’un cavalier à la peau sombre était en route vers ma cabane.

– Tu inventes !

– Comme pour ta peau ? »

Nissim, troublé, ne trouva rien à répondre.

« Te souviens-tu la princesse aux dragons ?

– Une bien triste histoire. Comment aurais-je pu oublier ?

– Elle n’est pas morte. Pas tout de suite. Après sa fuite, après les dragons, elle n’est pas morte tout de suite.

– Tu affabules encore ! Tout le monde sait que…

– Tout le monde sait quoi ? Personne ne l’a retrouvée, n’est-ce pas ? Vas-tu encore dire que je mens ? Elle a survécu et a pu donner vie à son enfant avant de perdre la sienne.

– Son enfant ? s’exclama Nissim.

– C’est encore un nourrisson. Il est en danger. Pars vers le Nord, trouve-le et sauve-le !

– Le trouver ? Le sauver ? Si tout cela n’est pas une fantastique histoire à raconter au coin du feu, comment ferais-je pour le trouver ? Où est-il ? À quoi ressemble-t-il ? Le sauver de quoi ?

– Prends la route, voyageur, et tu le trouveras. C’est un garçon, il s’appelle Fingal. Sa mère n’aura pas pu nous sauver, mais l’avenir de Cèilidh est entre ses mains. Sauve-le et mène-le jusqu’à la Haie, tout au nord. Il y a là un passage : le Tunnel. Il a un rôle à y jouer. Le tien est de lui permettre d’accomplir sa tâche. »

Nissim garda le silence, tout aussi désorienté que le vieil homme lui avait semblé l’être lorsqu’il l’avait trouvé étalé sur sa couchette. Tout ceci était-il vrai ? Allait-il devoir abandonner les trois fuyards qu’il avait voulu sauver des Chacals ? Et surtout, pouvait-il prendre le risque de ne pas écouter ce message ?

 

*

 

Le vieil homme sentit la chaleur de l’aube sur son visage. Un jour nouveau, à tout point de vue. Il écouta les pas de Nissim et de son cheval, qu’il menait par la bride après l’avoir trouvé en train de boire au bord du fleuve.

« Que va-t-il se passer cette nuit ? Cette créature va-t-elle revenir ? demanda Nissim.

– Je ne sais pas. Je ne pense pas : le message a été transmis.

– Qui l’a envoyé ?

– Ça, je l’ignore. Il y a d’ailleurs bien des choses que nous ignorons tous les deux, n’est-ce pas ? Mais nous avons notre part, aussi petite soit-elle, à jouer.

– Et ensuite ?

– Ensuite ? » Le vieil homme haussa les épaules. « Le grand mystère. Et toi ? Que comptes-tu faire ? »

Nissim garda le silence un moment, comme s’il réfléchissait, mais son choix était déjà fait. Il regarda le fleuve derrière lui, le désert au-delà de la cabane.

« Je pars vers le nord. »

Le vieil homme sourit. Il tendit la main et attendit que Nissim la prenne.

« Bonne chance, voyageur.

– À toi aussi, l’ancien. »

Le vieil homme écouta le pas régulier des sabots s’éloigner, le cœur serré. Il avait peur. Pas pour lui : il n’avait plus de futur, il se sentait vieux et fatigué, et il avait fait tourner Cèilidh d’un cran vers son destin. Sa partie à lui était terminée. Mais il savait que pour ses habitants, le pire restait à venir.

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