La Chose

Publié le Mis à jour le

Du plus loin qu’il se rappelait, Fingal avait toujours vécu avec l’Ancienne.

Les enfants du village, eux, avaient tous un père et une mère. Parfois l’un des deux parents était mort, mais on se souvenait tout de même de lui. On savait qu’il avait existé, qu’il avait eu un nom, une histoire. On pouvait aller lui rendre visite au cimetière et lui parler, même si les réponses étaient rares. Fingal, lui, n’avait que l’Ancienne.

On se moquait souvent de lui pour cela. Du haut de ses six ans, il se posait des questions sur sa différence. Était-il possible qu’il n’ait pas de parents ? Pourquoi était-il élevé par l’Ancienne dans cette chaumière à l’écart du village ? La bicoque recelait de nombreuses énigmes, mais tout ce que le garçon obtenait quand il osait poser une question était un « va chercher du bois, souviens-toi que le feu ne doit jamais s’éteindre ». Pourtant, l’Ancienne n’était pas méchante avec lui. Il mangeait à sa faim, avait le droit de s’amuser dans la forêt – mais pas trop loin – et ne recevait de gifle que quand il l’avait manifestement mérité. Sa seule tristesse était l’énigme de sa vie à part. Or, au coeur des secrets de son existence, ce qui le turlupinait le plus n’était ni son absence de parents, ni la cabane isolée, ni même l’Ancienne. Non, à ses yeux, le plus grand des mystères résidait dans le Tunnel.

Le Tunnel était situé tout au fond du jardin, au pied de la Haie. Au début, Fingal ne s’en souciait pas du tout et préférait s’amuser dans la cour avec Jack, le chat de l’Ancienne. Mais, en grandissant, ses jeux avec la bête balourde l’avaient lassé et il avait commencé à manifester un intérêt croissant pour son environnement. La Haie en elle-même était extraordinaire : colossale, belle et majestueuse, elle surplombait les plus grands sapins de la forêt et les plus hauts clochers du village. Toutefois, le Tunnel, clos par une lourde grille d’acier et s’ouvrant au coeur de ce massif mur de feuilles et de branches, était plus étrange encore. Pour y accéder, il fallait traverser la cour, puis la vague étendue de terre battue qui servait de potager à l’Ancienne, et enfin le verger dépenaillé empli d’arbres à moitié morts sur lesquels poussaient d’horribles fruits biscornus. L’Ancienne avait maintes fois répété à Fingal de ne jamais s’approcher du Tunnel. C’était un endroit interdit, disait-elle, cela ne le regardait en rien, et surtout qu’il n’oublie pas d’aller chercher du bois pour le feu.

Que pouvait-il bien y avoir de si secret dans le Tunnel ? Il n’est rien de pire qu’une interdiction pour piquer la curiosité d’un enfant. Au bout de quelques temps, le petit garçon en était arrivé à être rongé par l’envie de s’approcher de la grille rouillée, par le désir de toucher ses froids barreaux d’acier, en un mot par la soif de savoir

*

Ce soir-là, l’Ancienne n’était pas seule. Malgré l’endroit reculé dans lequel elle vivait, elle recevait régulièrement d’autres Anciens ou Anciennes qui restaient discuter quelques heures puis disparaissaient comme ils étaient venus. Ils étaient toujours étranges, habillés de vêtements exotiques et parfois ne parlaient même pas leur langue. Fingal n’aimait pas les « jours de visites », comme ils les appelaient. Il devait rester claquemuré dans sa chambre pendant les grandes personnes ergotaient à voix basse dans la cuisine.

Cette fois, l’invité était un Ancien tout maigre, vêtu d’une longue robe rouge et or et dont la peau était noire comme de la suie. Fingal n’avait jamais vu d’homme noir, et cette apparition l’intriguait autant qu’elle le troublait. Comme d’habitude, on l’avait parqué dans sa mansarde durant l’entrevue secrète qui se déroulait à côté. Il avait successivement joué avec ses cubes, avec ses chevaliers miniatures, avec un morceau de bois tordu et avec son nez avant que le désoeuvrement ne le gagne. Que faire pour s’occuper lorsqu’on est un petit garçon esseulé, cloitré dans une cabane perdue au coeur de nulle part ? Il laissa vagabonder son imagination à la recherche d’une activité qui l’empêcherait de mourir d’ennui. Tout à coup, au milieu de ses pensées désordonnées, une idée germa dans son cerveau. Elle le frappa de plein fouet, comme instillée de force dans son esprit, sournoise, pernicieuse. Il lui fallait chercher la Clef.

L’Ancienne croyait naïvement qu’il ignorait à quoi servait cet objet malhabilement dissimulé sous l’appentis de la cour. Il était tombé dessus longtemps auparavant en explorant les alentours, un jour où sa gardienne faisait son excursion mensuelle chez l’apothicaire du village. C’était une certitude plus évidente que le soleil dans le ciel : la Clef ouvrait le Tunnel. Et il la voulait.

Il jeta un oeil discret dans la cuisine. Les Anciens étaient plongés dans une conversation animée à propos de dragons. Fingal n’avait cure de ces contes de grand-mère et n’écouta que d’une oreille distraite les élucubrations des deux vieillards. Il passa rapidement devant le seuil, sûr de ne pas être vu tant les ancêtres étaient absorbés par leur conciliabule, puis s’approcha à pas de loup de la porte d’entrée, priant pour que le parquet ne se mette pas à craquer. Une fois arrivé à son but, il appuya précautionneusement sur la poignée avant de pousser lentement le battant.

La pleine lune l’éclaira de sa lumière blafarde. Fingal, debout devant la chaumière, sentit un vent glacé lui mordre le visage. Il frissonna. Tout bien considéré, peut-être que l’idée de fuguer en pleine nuit n’était pas si brillante que ça… Reculant d’un pas, il cogna la porte avec son talon et celle-ci alla se fermer avec un petit claquement sec. Le garçon sursauta, craignant que le bruit n’éveille l’attention des deux Anciens. Il longea précautionneusement le mur de la cabane jusqu’à atteindre la fenêtre et épia furtivement ce qui se passait dans la cuisine. Les vieux poursuivaient leur conférence, sourds au monde extérieur.

Il sautilla alors jusqu’à l’appentis et commença à farfouiller parmi les bûches empilées à la va-vite. Sa visibilité était fortement réduite sous le toit qui le cachait des rayons argentés. Il plissa les yeux, tâtonnant de plus belle, attrapant quelques échardes au passage. Soudain ses doigts frôlèrent un morceau de métal froid. Fingal attrapa l’objet, s’écarta de l’appentis et contempla sa trouvaille avec attention. La Clef, noire et rugueuse, paraissait démesurée. Il la serra très fort au creux de sa petite main. Tentant de percer du regard la semi-obscurité, il évalua la distance qu’il lui fallait franchir pour atteindre le Tunnel. Le chemin qui lui semblait si familier quelques minutes auparavant s’avérait être maintenant un vrai périple. Il se mit en route, une sensation désagréable au creux ventre.

Sa première étape était la traversée de la cour. Celle-ci était relativement petite et illuminée par la lune. Le garçon la parcourut rapidement, jetant un oeil attentif autour de lui, regagnant un peu de confiance en lui. Son courage fondit toutefois entièrement au moment où une forme noire et indistincte déboula de nulle part pour se jeter dans ses jambes. Étouffant un cri, il s’écroula au sol, recroquevillant ses genoux contre son torse, cachant son visage entre ses mains. Roulé en boule, tremblant comme feuille, il sentit la forme inconnue se frotter contre lui et ronronner. Fingal écarta prudemment ses doigts et entraperçut une longue paire de moustache. Jack. Il se remit debout d’un geste brusque et houspilla le chat qui s’enfuit sans demander son reste. Ce n’était vraiment pas le moment de lui faire peur, il y parvenait très bien tout seul. Il reprit sa route, son anxiété rehaussée d’un cran, et arriva devant le potager.

Le garçon n’aimait pas du tout le potager. L’Ancienne y faisait pousser de vieux tubercules tordus qu’elle transformait ensuite en soupes au goût de moisi. Il zigzagua entre les carrés de plantations indéfinies, maculant rapidement ses sandales d’une terre spongieuse et glacée. Il était presque parvenu à la fin de son calvaire quand il se prit le pied dans une racine et tomba de nouveau, le nez dans la boue. Il s’assit péniblement et s’essuya le visage avec ses mains sales, ne faisant ainsi qu’étaler un peu plus l’horrible glaise. Il prit une grande inspiration et essaya de se calmer. Mais, seul dans ce milieu hostile, il ressentait maintenant une vive douleur à la jambe ainsi qu’une sourde angoisse qui le prenait à la gorge. Au bout de quelques instants passés à trembler de froid et de peur, il réussit enfin à pleurer et sanglota plusieurs minutes. Comme il regrettait maintenant son expédition ! Mais il était allé trop loin pour reculer. Reprenant à deux mains le peu de courage qui lui restait, il finit par se relever et boitilla jusqu’au verger.

Les vieux arbres fruitiers, qui d’habitude n’étaient déjà pas bien frais, ressemblaient à présent à d’effrayants épouvantails. Leurs branches paraissaient avoir leur volonté propre et lui barraient la route, griffant ses avant-bras, fouettant son visage. Lui voulaient-ils du mal ou essayaient-ils seulement de le protéger contre son vain projet ? Fingal ne savait plus, ne comprenait plus, l’esprit de plus en plus embrumé à mesure qu’il approchait de la Haie.

Enfin, il atteignit le Tunnel. Cette vue lui procura un sentiment horrible, une sorte d’excitation mêlée de panique. Pourquoi ne pas faire demi-tour ? Il pouvait encore regagner la cabane et s’étendre sur son lit, se blottir dans ses draps chauds, s’endormir en rêvant du lendemain… La raison lui poussait à tourner les talons mais une force occulte l’intimait d’avancer.

Il se hasarda jusqu’à la grille de métal, la toucha de ses deux mains et tenta de percer du regard la noirceur qui se trouvait derrière. Mécaniquement, il prit la Clef, l’enfonça puis la tourna dans la serrure oxydée. Celle-ci laissa échapper un claquement étouffé et la grille s’ouvrit devant lui. Subitement, la lumière de la lune disparut.

Fingal eut brusquement la certitude qu’il venait de faire la plus grande bêtise de sa vie. Il ressentit un immense vide dans son être, aussi profond que le noir insondable qui s’étendait devant lui. Il voulut tourner les talons mais ses pieds ne lui obéissaient plus. Il fit un pas en avant, puis un autre. Puis encore un autre. Il était dans le Tunnel. La grille, maintenant derrière lui, se referma sans un bruit. Fingal haletait de terreur. Son coeur s’emballa.

Soudain, un son parvint à ses oreilles. Un son qui glaça le sang dans ses veines.

Il entendit un rire.

*

Le vieux Nissim leva la tête et tourna son regard vers la fenêtre.

« Vous avez entendu ça ? On aurait dit un cri. »

Senga ferma les yeux. Une bouffée de tristesse s’empara d’elle.

« J’ai entendu. Tout est terminé maintenant.

– Alors, c’est fait ? Le petit a trouvé la Chose ? »

L’Ancienne se leva doucement et s’approcha de la vitre.

« Non. C’est la Chose qui l’a trouvé. »

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