Les corbeaux d’Eilginn – Seconde partie

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Éloïse ne s’était jamais aventurée si loin dans les profondeurs du château. Elle avait laissé les cuisines derrière elle, au sous-sol, les boulangers, les bouchers, les sauciers et bouteillers bien trop occupés à préparer le banquet pour remarquer la jeune fille filant discrètement dans les sombres couloirs, même dans sa robe blanche. Il n’y avait pas de doute pourtant, il fallait encore descendre, emprunter cette escalier étroit qui s’enfonçait dans le noir. Les poêles et les cocottes s’entrechoquaient quelque part, comme dans un autre monde, mais cela la décida avant qu’on ne l’aperçoive.

Elle longeait le mur, les doigts glissant sur la pierre froide comme pour la guider, et bientôt il ne lui fut plus possible de distinguer la main au bout de son bras. Elle tâta encore, chercha la marche suivante du bout du pied, et recommença… L’angoisse la saisit ; sa respiration semblait être la seule chose qu’on puisse entendre dans tout le château. Allez, courage, encore un pas. Combien avant qu’elle n’atteigne son but ? Et si elle trébuchait ? Irait-elle se rompre le cou au bas de ce couloir infâme ? Retrouverait-on seulement son corps ?

Une forme blanche vola devant ses yeux. Elle se pétrifia avant de comprendre que ça n’avait été que le voile de sa manche. Il lui semblait qu’une faible lueur, presque rien en réalité, semblait illuminer le noir comme ces lucioles quand on les tient prisonniers au creux de ses mains. Elle n’en croyait pas ses yeux : c’était la pierre elle-même qui diffusait cette lumière. Mais après tout, qu’est-ce que cela avait d’étonnant ? Elle s’aventurait dans l’antre de Senga, non ? La magicienne d’Eilginn. Elle frissonna.

Enfin, la jeune fille posa le pied sur la pierre sans trouver de marche ensuite. Elle était, selon les rumeurs, plus bas qu’on ne pouvait aller sous le château de sa famille.

Elle plissa les yeux et avança, les mains tendues. Encore, et encore. La panique la gagna : elle s’était égarée. Il n’y avait rien, elle avait beau tourner sur elle-même, elle ne touchait plus rien. Même la providentielle lueur de luciole avait disparu. Et soudain ses doigts effleurèrent quelque chose. C’était froid, mais pas aussi glacial que la pierre, et rugueux.  Elle glissa la main le long de cette nouvelle paroi, et sursauta. Une écharde ! C’était une porte !

Éloïse frappa, doucement d’abord, et n’obtenant pas de réponse, plus fermement. Mais aucune voix ne l’invita à entrer. Allait-elle remonter sans tenter sa chance ? Non. Elle avait pris le risque de fausser compagnie à sa duègne, d’attirer l’attention des gardes de son frère et des cuisiniers, de se briser les os dans ce maudit escalier, et elle allait abandonner ici devant cette stupide porte ? Hors de question.

Elle trouva la poignée et la tourna.

Il faisait sombre, mais l’obscurité n’avalait pas complètement la pièce. Un feu crépitait dans une cheminée quelque part, rougeoyait entre des meubles, des tables recouvertes de papiers et de fioles scintillantes d’orange et de jaune, animait les murs de formes mouvantes et inquiétantes. Il était d’ailleurs impossible de savoir s’il s’agissait bel et bien d’une pièce, ou si l’on se tenait au seuil d’appartements bien plus vastes. Autant qu’elle pût le dire, ceci pouvait être l’entrée d’un dédale courant sous le château tout entier.

« Senga ? »

La voix d’Éloïse n’avait rien d’assuré ; elle tenta encore une fois, plus fort. Une bûche éclata dans l’âtre toujours invisible pour seule réponse. La jeune fille s’avança d’un pas prudent, presque sur la pointe des pieds, prenant garde de ne rien renverser en longeant les tables. Une arche de pierre divisait la pièce en deux : elle était étonnamment haute sous plafond, volumineuse, mais il s’agissait bien d’une seule et même salle. Éloïse contourna l’arche et découvrit le foyer, un imposant chaudron noir accroché au dessus des flammes. L’odeur qui s’en échappait n’avait rien d’écœurant… ni d’agréable non plus. De l’eau et probablement bien d’autres choses devaient bouillir là-dedans. Elle remarqua un chat noir qui la fixait sans bouger, assis tout en haut d’une armoire.

« Eh bien alors, fit-elle comme on parle à un enfant, tu es tout seul ? Où est ta maîtresse ? »

Le chat ne répondit pas, évidemment, ne miaula pas, n’inclina même pas sa petite tête ronde, se contentant de la toiser d’un air hautain. Éloïse haussa les épaules et jeta un œil aux étagères le long des murs. Des livres entassés apparemment au hasard, comme feuilletés à la hâte et abandonnés aussi vite, d’autres fioles, des bocaux au contenu mystérieux baignant dans des liquides douteux, jaunes ou laiteux. Les choses qui flottaient là pouvaient être noires, lisses ou velues, mais semblaient le plus souvent si vieilles qu’elles s’étaient décolorées pour devenir des masses gluantes heureusement indéfinissables. L’une d’elle, alors, bougea. Éloïse fit un bond en arrière, serrant les mains devant sa poitrine et cogna la table derrière elle, s’arrachant un cri de douleur et de frayeur mêlée. L’antre de la magicienne ressemblait plutôt au laboratoire d’une sorcière.

« Et c’est exactement ce que je suis. »

Éloïse hurla vraiment cette fois, les mains toujours jointes sous son cou comme si cela pouvait la protéger et se retourna pour découvrir une vieille femme debout devant l’armoire où le chat se tenait un instant plus tôt. Il avait disparu maintenant, probablement effrayé par le cri. D’où était-elle sortie ? De cette armoire, sans faire le moindre bruit ?

« Une sorcière, dit la femme.

– Je vous demande pardon ? demanda Éloïse.

– C’est ce que je suis : une sorcière. Les magiciens font de la magie, des tours. Poudre aux yeux, illusions. Ce n’est pas ce que je fais, ce n’est pas ce que je suis.

– Senga ?

– Vous pensiez trouver quelqu’un d’autre ? »

Non, bien sûr. Mais Éloïse réalisait qu’elle avait toujours entendu parler de la magicienne du château sans jamais l’avoir rencontrée
auparavant. Elle était plus petite qu’elle, mais avait de grands yeux noirs au regard perçant et dérangeant.

« Je n’ai pas dit… Je n’ai pas prononcé… balbutia la jeune fille.

– Que j’étais une sorcière ?

– Oui.

– Non, vous ne l’avez pas prononcé à voix haute.

– Vous lisez dans mon esprit ?

– Non.

– Mais alors comment avez-vous deviné ?

– Rien à voir avec de la sorcellerie, ni même de la magie. Cela se lisait sur vos traits. Oh Mon Dieu, couina Senga en agitant les mains devant son visage, je suis chez une sorcière ! »

Éloïse fronça les sourcils, vexée.

« Savez-vous qui je suis ?

– Bien évidemment, lança la sorcière avec un visible désintérêt puisqu’elle se détourna pour aller touiller la mixture qui mijotait dans son chaudron. Et vous êtes fière, n’est-ce pas ?

– Je suis Éloïse d’Eilginn, fille…

– Je vous ai dit que je le sais. »

Senga s’était retournée, sa cuillère en bois à la main. Elle avait été belle, dans sa jeunesse. Quel âge pouvait-elle avoir maintenant ? À ses cheveux longs et noirs se mêlaient des mèches grises. Ou bien ? Éloïse n’était plus certaine de ce qu’elle voyait ; la lueur du feu de cheminée jouait vraisemblablement dans sa chevelure car elle ne voyait plus ces mèches… et pourtant… si ! Elles étaient là à nouveau !

Éloïse fut prise de vertiges : regarder Senga donnait le tournis. Elle était là un instant, puis semblait ne plus l’être le moment suivant, présente et floue, jeune et sans âge. Comme cette pièce à la fois petite et grande, ces choses mortes dans les bocaux, et pourtant vivantes. La jeune fille frémit.

Senga fit une fois de plus tourner sa cuillère dans le chaudron puis demanda : « Voudriez-vous goûter ? », et presque immédiatement ajouta : « Non, il ne vaut mieux pas », bien qu’elle portât elle-même la cuillère à la bouche, souffla pour éviter de se brûler, et aspira le liquide avec un fort bruit de succion.

« Est-ce une potion… magique ? » demanda Éloïse, ne sachant pas trop si le mot allait lui attirer les foudres de la sorcière.

Elle n’était pas certaine d’avoir bien saisi la différence profonde entre magie et sorcellerie.

« Peut-être. Et peut-être est-ce simplement une soupe de légumes, lâcha platement Senga. C’est une journée bien chargée pour vous, petite fille, et bientôt vous serez femme. Pourquoi être descendue me voir ?

– Vous savez… faire des potions magiques, n’est-ce pas ?

– Vous voulez savoir s’il était en mon pouvoir de guérir votre père ?

– Je veux savoir pourquoi vous ne l’avez pas fait. Il m’a dit avoir demandé à tout le monde.

– C’est vrai, il m’a appelé à son chevet.

– Alors ? Il était votre maître. »

Senga sourit froidement.

« Je ne pouvais rien contre sa maladie. Tout ce que j’aurais pu faire, c’est prolonger sa vie.

– Alors pourquoi ne l’avez-vous  pas fait ? s’écria Éloïse.

– Il a refusé.

– Pourquoi aurait-il fait ça ?

– Prolonger sa vie ? Prolonger ses souffrances ? Cette torture inutile qui aurait conduit à la mort de toute façon ?

– Vous auriez dû…

– Dû quoi ? » demanda Senga.

Éloïse elle-même ne le savait pas. Muette devant l’évidence, la révolte tempêtait en elle, courait jusqu’au bout de ses doigts qu’elle serra en poings tremblants. La sorcière les remarqua.

« Vous ne savez pas dissimuler vos sentiments.

– Pourquoi le devrais-je ? Je suis fille de seigneur.

– Pour vous protéger. »

Éloïse serra les dents avant de remarquer que cela aussi trahissait sa colère.

« Je suis venu vous voir à cause de ce que m’a dit Malard.

– Ce vieux pantin ? Il parle rarement, et ce n’est jamais pour ne rien dire.

– Il a dit que personne ne se dresserait devant Uillean, pas même un membre de sa famille.

– Et vous avez pris cela comme une menace ?

– Mon frère a changé.

– Le pouvoir… Il les dévore presque tous.

– Êtes-vous capable de voir l’avenir ? Pouvez-vous voir s’il me veut du mal ?

– Inutile de voir l’avenir pour répondre à cela : si vous ne contrecarrez pas ses plans, il vous laissera tranquille. À enfanter les enfants du vieux Gordon.

– Le pouvez-vous ?

– Non. Je ne peux que jeter un œil dans le passé. »

Éloïse baissa la tête. Puis une idée lui vint, qui fit passer une ombre sur son visage.

« Faites-le. »

Senga s’approcha, leva une main de jeune femme, une main de grand-mère, et la passa dans les cheveux d’Éloïse qui se fit violence pour ne pas s’écarter. Et soudain, la sorcière lui arracha quelques-unes de ses longues mèches blondes.

« Vous êtes folle ?

– Taisez-vous, petite fille. Et approchez-vous. »

Elle jeta les cheveux dans une grande bassine en bois, y versa un peu de cette potion qui chauffait dans le chaudron, puis des poudres scintillantes roses, bleues, qu’Éloïse ne put s’empêcher de regarder tomber avec ébahissement en une fine pluie colorée.

« Que voulez-vous voir ?

– Pàdraig. C’est lui qui aurait dû monter sur le trône. C’est lui qui se dressait devant Uillean. »

Senga jeta une autre poudre dans la mixture, et cette fois il y eut une explosion de blancheur qui aurait fait reculer Éloïse si la sorcière ne l’avait agrippée par le bras pour la forcer à se pencher dans la vapeur bleuté qui s’élevait autour d’elles. La fumée pénétra ses poumons, et c’est alors qu’elle vit son frère aîné. Il chevauchait sa monture, son fier étalon noir, et elle frissonna. Elle sut que cela n’était pas maintenant, mais qu’elle voyait flotter devant elle les images de ce qui s’était passé le jour de l’accident de chasse. Pàdraig parlait à quelqu’un qu’on ne pouvait voir, ses lèvres bougeaient mais aucun son n’en sortait. Il riait et cela lui pinça le cœur : comme il lui manquait !

Pàdraig leva la tête, sembla écouter quelque chose dans le lointain. Il prononça des mots qu’Éloïse ne put deviner bien qu’il n’y en eut pas beaucoup, et elle le regarda talonner son cheval pour le faire partir au galop.

C’était prodigieux. Terrorisée à l’idée de ce qu’elle allait voir, elle ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller devant… quoi ? C’était comme si les tapisseries du Grand Salon s’étaient animées devant elle pour raconter leur histoire. Mais cette histoire était celle de la mort de Pàdraig. Elle le voyait de dos, à présent, et tout au bas de l’image, elle remarqua une ombre. On le suivait. D’ailleurs il se retourna, le sourire toujours aux lèvres, et cria quelque chose à l’attention de celui qui se trouvait derrière lui, probablement sur un autre cheval.

Subitement, tout un groupe de sangliers émergea d’un buisson à la lisière de la forêt, faisant se cabrer l’étalon. Éloïse mis la main devant la bouche, mais se força à ne pas fermer les yeux. Pàdraig parvint à rester assis sur sa monture. Il éclata de rire, et une fois encore parla à son compagnon. Elle crut entendre sa voix qui disait : « Il s’en est fallu de peu ! », et il pointa le doigt dans la direction qu’avait pris les sangliers.

C’est alors que l’expression de son visage changea : il fronça les sourcils, cessa de parler un instant, avant de recommencer, brièvement. Et soudain, une lance entra dans l’image et vint se planter dans sa poitrine. Ses yeux s’écarquillèrent, sa bouche s’ouvrit sur un flot de sang, et il bascula de sa selle à l’endroit où on l’avait retrouvé, dans ce pré non loin du château. Il n’était pas tombé sur sa propre lance comme on l’avait raconté.

Éloïse hurla quand elle vit Uillean se pencher sur Pàdraig, jeter un œil autour de lui, puis prendre la lance de son frère pour faire croire que c’était la sienne.

La vapeur fut aspirée dans la bassine, l’eau y tourbillonna si vite qu’elle fit tourner le bol de bois sur lui-même et soudain, elle disparut à son tour.

 *

À l’heure qu’il était, sa duègne devait être complètement paniquée ; elle avait dû fouiller les moindres recoins de ses appartements et à présent courait probablement de la chapelle aux jardins, d’un salon à l’autre, d’une chambre à la suivante jusqu’au sommet de la tour sud. Il était peu vraisemblable qu’elle ait donné l’alarme, de peur d’être punie, mais était sans doute accompagnée d’une armée de femmes de chambre tout aussi effrayées à l’idée de ce qui allait se passer si leur maîtresse ne réapparaissait pas pour la cérémonie.

Éloïse n’avait pas bougé depuis que les images avaient été comme absorbées par la bassine à présent immobile. La rage la consumait. Elle entendait les mots de son père : aide ton frère, aide ton peuple, et quelque part, lui parvenait la voix monocorde, la voix chantante, la voix douce, la voix éraillée de Senga : Vous ne cachez toujours pas vos sentiments. Elle s’en moquait. Elle ne voyait plus rien que son frère, l’imposteur, assis sur le trône dans le Grand Salon, lui parlant comme s’il était la dernière des domestiques du château. Une main la toucha, elle l’écarta d’un vif mouvement, en poussant un cri. Mais pas de peur : de pure haine.

« Si vous ne cachez pas vos sentiments, répéta Senga, il comprendra. Et vous tuera. »

Éloïse mit un moment à retrouver un peu de son calme.

« Il ne me tuera pas, affirma-t-elle.

– C’est lui accorder bien…

– Parce que je ne le laisserai pas faire », coupa la jeune fille.

Oui, elle était fière. Et elle avait fait une promesse. Mais en cet instant, elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont elle pouvait tenir parole. Uillean s’était débarrassé de son frère, son propre sang, pour monter sur le trône, et à présent il l’écartait, il la vendait, pas parce qu’il la craignait mais parce qu’il voulait étendre son territoire.

Non. Oh non, il n’en serait pas ainsi.

« Avez-vous du poison ? demanda-t-elle.

– Un poison de quel genre ?

– Du genre fatal, évidemment, de quel genre voulez-vous qu’il soit ?

– Mort lente ou mort rapide ? »

Ah. Cela.

« Rapide, répondit finalement Éloïse.

– Dites-moi pourquoi je vous donnerais cela ?

– Parce que je vous le demande, et que je suis votre maîtresse.

– Je suis aux ordres du seigneur d’Eilginn, ce que vous n’êtes pas, et je ne lui obéis que parce que je le veux bien. Alors, je le répète, pourquoi devrais-je vous donner du poison ? »

Éloïse sentit ses poings se serrer, et presque immédiatement se força à desserrer les doigts.

« Uillean ne sera pas seigneur d’Eilginn bien longtemps, quoiqu’il arrive. Il va falloir choisir son camp, Senga, vous comme tous les autres. »

La sorcière l’observa longuement, avant qu’un sourire, un très léger, presque invisible frémissement, lui vienne à la commissure des lèvres. Ce qu’elle pensait, cependant, la jeune fille n’en avait pas la moindre idée.

Senga se dirigea droit vers l’une de ses étagères surchargées de petites fioles et de grimoires, se saisit d’une ampoule qu’elle donna à Éloïse. Rien n’y était annoté. Un liquide transparent à première vue y était contenu, mais lorsqu’elle l’inclina pour mieux voir, une goutte d’un liquide plus épais, plus sombre, se détacha nonchalamment du fond en serpentins violacés.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Mais ce que vous avez demandé, petite fille : votre poison.

– Sera-t-il rapide ?

– Rapide et douloureux. Et très efficace : une fois absorbé, impossible d’en annuler l’effet, même avec l’antidote. Il faudrait que les deux potions soient mélangées, et encore, il se pourrait qu’il y ait des séquelles. Si le produit ne vous est pas vous-même destiné, alors un conseil : qu’il n’entre surtout pas en contact avec votre peau. »

Éloïse redressa l’ampoule, bouchon vers le haut, observant avec crainte les entrelacs violets retomber dans le fond en une seule et dense gouttelette.

« Ce poison ne m’est évidemment pas destiné, dit-elle avec un froncement de sourcil.

– Savez-vous ce que vous faites, petite fille ?

– Cessez de m’appeler ainsi, sorcière !

– C’est pourtant ce que vous êtes : une petite fille, fière, mais impulsive. Ce poison, c’est à votre frère qu’il faut l’administrer si vous voulez que tout s’arrête.

– Je ne tuerai pas Uillean !

– Alors c’est que vous visez la mauvaise personne, et vous signerez par cet acte votre arrêt de mort.

– Sottise ! » hurla la jeune fille.

Elle étudia une fois de plus cette petite ampoule, contenant ce liquide aussi clair que de l’eau et tout au fond, cette goute plus minuscule encore, anodine en apparence et si dangereuse pourtant.

Bientôt, d’autres que sa duègne et ses bonnes allaient s’apercevoir de sa disparition. Bientôt, Uillean serait mis au courant. Et après avoir vu ce dont il était capable, qui pouvait prévoir sa réaction ?

Elle pensa aux jardins de roses, à leurs jeux d’enfants.

« Non, dit-elle. Je ne pourrai pas… »

Une porte grinça. Elle sursauta, s’aperçut d’abord que Senga n’était plus là, puis vit le chat noir se faufiler dans le couloir.

Se pouvait-il que… Non… Impossible. Puis elle pensa : pas de la magie.

De la sorcellerie.

 * 

« Vous voilà enfin ! Mais où étions vous donc passée ? Nous sommes toutes à votre recherche depuis une heure ! »

Isabel accourait depuis l’autre bout du couloir, en proie à un état de nervosité visiblement proche de la panique et brandissant une brosse à cheveux, comme si toutes les bonnes lancées à ses trousses n’avaient eu pour but que de la coiffer. Et c’est ce que fit sa duègne dès qu’elle parvint à sa hauteur, à grands coups maladroits mus par son émoi.

« Grand Dieu ! Mais dans quel état vous êtes-vous donc mise ? Nous n’avions même pas terminé de vous préparer !

– Isabel ! Vous allez m’arracher la tête !

– Petite sotte ! Ne dites pas des choses pareilles ! Une chance que votre frère n’ait rien su de votre nouvelle escapade : qui sait s’il ne vous l’aurait pas arrachée lui-même, votre petite tête de linotte ! Disparaître ainsi, un jour pareil. »

Et réalisant qu’on pouvait les surprendre ici, au milieu d’un des innombrables couloirs du château, elle entraîna la jeune fille sans ménagement dans ses appartements pour nouer des nœuds dans ses cheveux, poudrer ses joues et, enfin, lui poser cette affreuse tiare de diamants sur le crâne.

Un jour pareil, oui, qui pour Éloïse se déroula en grande partie dans un brouillard complet, une sorte de cauchemar éveillé. Isabel la poussa jusqu’au Grand Salon où son frère l’attendait, puis elle se laissa plus trainer qu’elle ne suivit Uillean jusqu’à la Salle de Bal bondée jusqu’aux balcons, décorés de fleurs blanches pour l’occasion, qui couraient sous les hauts plafonds. La foule n’avait laissé qu’un passage étroit au milieu de la pièce, conduisant à un vieillard courbé sur sa canne tremblante. Elle sentit vaguement sa grosse main sèche et froide qui se referma sur la sienne, minuscule, douce, mais froide également.

Et plus tard, elle reprit conscience dans l’immense Salle des Banquets débordante de monde également, assise à la place d’honneur entre son assassin de frère et un mari presque mort.

 *  

Personne ne s’adressait à elle, personne ne lui souriait ou ne la félicitait. On l’observait parfois à la dérobée, on murmurait en aparté. Tout ceci n’était pas une fête, mais une mascarade, une simple formalité. Elle n’écoutait pas les conversations autour d’elle, mais entendait son frère, elle n’entendait que lui, sa voix trop forte et son rire qui sonnait faux. Le nouveau seigneur d’Eilginn jouait les hôtes charmeurs pour ses invités de marque, trop occupés à se faire bien voir de lui qu’ils ne remarquaient pas son manque de patience. Uillean désirait ardemment passer à la suite : on mariait la petite héritière, l’occasion d’un banquet et d’une belle beuverie, et après ?

Elle partirait loin de chez elle, loin du royaume où elle avait grandit, de ses proches et de ses amis, et n’aurait pour seule joie dans la vie que d’enfanter les successeurs de ce vieillard croulant dont elle ne voulait pas. Sa joie ne durerait pas, Éloïse en était certaine, car son frère attendrait la mort du seigneur d’Inbhir Ghòrdain et se débarrasserait de ses enfants sans le moindre remord, comme il avait pourfendu Pàdraig. Alors qui pourrait encore faire obstacle à ses ambitions démesurées ? Sa petite sœur ? Sûrement pas !

La jeune fille serra les dents au son d’un nouvel éclat de rire et pour la première fois se tourna vers son frère, à sa gauche. Uillean, en charmante compagnie, se vantait de ses exploits de chasseur. À sa droite, Gordon exposait aux hommes assis près de lui les changements qu’il comptait effectuer dans son château. Profitant de ce moment d’inattention, elle sortit l’ampoule d’un pli de sa robe et en vida le contenu dans le gobelet du vieil homme.

Détrompe-toi, mon cher frère, détrompe-toi. Rien de ce que tu as fomenté ne se déroulera comme prévu.

Le serpentin violacé disparut dans le vin, terré comme le reptile sous l’oreiller.

« Vous ne dites rien, Ma Dame. »

Éloïse sursauta et pâlit. Gordon la fixait avec intensité de ses yeux étonnamment gris et clairs. L’avait-il vu faire ?

« Je sais que vous n’êtes pas enchantée comme je le suis et comme je voudrais que vous le soyez. »

Il n’avait plus ce regard lubrique qu’elle lui avait vu la première fois. L’avait-il d’ailleurs bien eu sur les lèvres ? Elle en était certaine, oui, mais il semblait aujourd’hui juste fatigué et sans âge.

« C’est que… » commença-t-elle.

Quoi ? Qu’avait-elle voulu dire ? Si elle l’avait su, elle n’en avait plus la moindre idée maintenant.

« Je vais le dire pour vous, si vous le voulez bien, Ma Dame. Vous êtes en cet instant précis malheureuse, car je ne suis pas celui que vous avez espéré. Je suis vieux, bien plus que vous, et vous pensez que je ne veux que profiter de vous. Eh bien je mentirai en prétendant qu’il déplait à un homme d’avoir auprès de lui la plus belle des femmes, qui plus est lorsque l’homme est un vieux décati comme moi ! Mais, tout ce que je voudrais, croyez-moi, c’est votre bonheur. À l’heure qu’il est, dans mon château, votre château, on construit un superbe potager, un verger d’arbres dont vous pourrez vous gaver des fruits lors de vos promenades estivales et surtout, un merveilleux jardin de roses à l’identique de celui de votre enfance. »

À ces mots, elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur. Ce vieil homme pouvait-il être le même que celui qu’elle avait vu quelques années plus tôt à peine ? Ou jouait-il lui aussi la comédie, et bien mieux que Uillean ?

« Voulez-vous bien trinquer à cela, ma chère Éloïse ? »

Gordon leva son gobelet, et la jeune fille le regarda comme si elle n’en avait jamais vu de sa vie. Puis ses yeux verts croisèrent les yeux gris, virent l’encouragement que le vieil homme lui lança d’un coup de tête.

Elle se saisit de son propre gobelet.

Allait-il sentir le poison avant même d’en avoir approché sa bouche ? En sentirait-il le goût sur ses lèvres avant l’agonie qui suivrait ? Ou basculerait-il tout de suite la tête la première dans son bol de bois, au milieu des cuisses de faisan et de sa potée de légumes ?

« À votre bonheur ! lança Gordon.

– À mon bonheur, approuva Éloïse.

– Ne buvez pas cela, seigneur. »

Une main venait de se poser sur l’épaule du vieillard, et à en voir les doigts osseux, même sans entendre la voix, elle aurait su dire à quel bras, à quel corps elle était rattachée.

« Je vous demande pardon ? demanda Gordon d’un ton irrité en levant les yeux sur son interlocuteur.

– Je vous déconseille vivement de boire ce vin, lui dit Malard.

– Je pense être en âge de décider moi-même s’il me convient ou non. Et qui êtes-vous donc ? Je vous ai déjà vu.

– Je suis l’humble serviteur de sa seigneurie d’Eilginn, mon maître Uillean, répondit-il en prenant le verre des mains du vieil homme, et Éloïse espéra qu’il s’en renverse sur les doigts.

– Comment osez-vous ?… »

Malard se contenta de regarder Uillean, sans prêter la moindre attention à Gordon, Éloïse, et toutes les personnes qui à présent les observaient avec curiosité.

Uillean plissa les yeux, et demanda d’un air désinvolte : « À quoi trinquions-nous ?

– Au bonheur de votre sœur, lâcha Gordon d’un ton sec, les yeux toujours braqués sur le grand domestique.

– Très bien ! s’exclama Uillean, le visage radieux. Et si nous trinquions aussi, ma chère sœur, toi et moi ? Prends-donc ce gobelet que tient Malard. »

La jeune fille fronça les sourcils, sans baisser le regard. Elle tendit la main et attendit un instant avant de toucher le gobelet. Juste avant de s’en saisir, il l’interrompit d’un geste, sourire toujours aux lèvres. Il claqua des doigts.

« Toi, là, viens par ici. »

L’ordre avait été donné à un pauvre bougre, un commis de cuisine plus jeune probablement qu’Éloïse elle-même, qui s’était arrêté tout près d’eux quand tout le monde s’était figé pour observer la scène, un lourd plateau chargé de morceaux de gibier à bout de bras.

« Viens ici ! » répéta Uillean.

Le sourire avait disparu.

Le garçon s’approcha, effrayé.

« Pose ton plateau ici. »

Il posa le plateau.

« Tu as beaucoup travaillé ce soir, pas vrai ?

– Je… Oui… Je sais pas… seigneur…

– Bois-donc un peu pour te rafraichir.

– Non ! laissa échapper Éloïse.

– Bois, t’ai-je dit ! Ou faut-il que je te tienne la gueule ouverte et que je le verse moi-même au fond de ta gorge, ce vin ? »

Le garçon prit le gobelet de la main de Malard et jeta un œil au contenu. Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais n’aimait pas la situation. Il avait toujours obéi aux ordres pourtant, jamais rien fait de mal. Il n’osa plus lever les yeux sur son maître et but une gorgée.

Tout le monde attendait, littéralement pendu à ses lèvres. Et ce ne fut pas long. Il grimaça, son visage se tordit de douleur, ses yeux s’écarquillèrent de surprise et soudain une mousse blanche bouillonna dans sa bouche, s’écoula sur son menton. Les invités laissèrent échapper des cris de stupeur et d’horreur mêlées, et tous virent la mousse devenir rouge de sang, comme si toutes ses entrailles s’étaient liquéfiée. Puis il s’effondra, sans avoir pu émettre le moindre son.

« Eh bien, eh bien, qui aurait pu penser cela de… »

Uillean s’interrompit en remarquant l’absence de sa sœur.

« Elle s’enfuit ! » hurla Malard, le doigt tendu vers les portes de la Salle des Banquets.

 * 

Éloïse entendit le cri du misérable crapaud et aurait accéléré si cela lui avait encore été possible. D’un geste elle jeta la tiare qui penchait dangereusement sur son front et alla se briser sur le sol, envoyant valser des diamants de part et d’autre dans le couloir. L’un d’eux serait plus tard retrouvé par une bonne nommée Màiri, mais cela, c’est une autre histoire.

Elle souleva le bas de sa robe pour faciliter sa course et se faufila dans l’un des nombreux passages sur sa gauche ; les gardes connaissaient le château par cœur… mais savait qu’ils la sous-estimaient : elle n’était pas la petite ingénue qu’ils imaginaient, l’obéissante jeune fille que son éducation aurait dû faire d’elle. En véritable petite rebelle, elle avait suivi ses frères dans les moindres recoins de la forteresse lors de leurs jeux d’enfants et n’en avait oublié aucun.

Éloïse les entendit continuer tout droit et elle dévala en silence les marches qui la menèrent au niveau des cuisines. Les domestiques s’y affairaient toujours, ignorants les évènements qui venaient de troubler le repas de fête. Elle laissa derrière elle les ordres lancés aux commis de cuisine, ne pouvant s’empêcher de penser au pauvre garçon mort par sa faute, et s’enfonça dans le tunnel menant chez Senga. Dans la pénombre elle manqua de chuter à trois reprises au moins et trouva enfin la porte qu’elle passa sans perdre de temps à frapper.

La vaste pièce n’avait pas changé. Le foyer la baignait toujours d’une lueur infernale. Mais comme dans la plupart des grandes pièces du château, il semblait que le feu soit impuissant à la réchauffer.

La sorcière n’était pas là. À moins que… Le chat, lui, était assis sur l’une des tables, au milieu du fatras de papiers, de livres et de fioles. Immobile, il la fixait de ses yeux dorés.

« Êtes-vous… »

Un bruit détourna son attention, quelque part dans l’obscurité sur sa gauche. Rien. Lorsqu’elle voulut à nouveau poser son regard sur le chat, il avait disparu. Senga se tenait à sa place, debout devant la table.

« C’était vous… murmura Éloïse, la voix peu assurée bien qu’elle ne vit pas d’autre explication.

– Moi ?

– Le chat. C’était vous.

– Vous croyez ?

– C’était vous, j’en suis certaine. Comment faites-vous ça ?

– Sorcellerie, ma chère, répondit nonchalamment Senga avec un haussement d’épaules.

– Vous pouvez vous changer en… n’importe quoi ?

– Chat, rat, corbeau…

– Corbeau ? »

Éloïse songea aux oiseaux qu’elles regardaient souvent jouer dans les vents tourbillonnants de la cour. Combien de fois avait-elle en réalité observé la sorcière posée sur un rebord de fenêtre, à l’affut des allées et venues de tous dans le château ?

« Je suppose que vous n’êtes pas venue pour me parler de mes talents de sorcellerie, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas administré le poison à la bonne personne ?

– Je ne l’ai pas administré du tout. On m’a surprise. Malard…

– Malard… marmonna Senga. Tellement silencieux qu’on en oublie ses yeux fureteurs. Tout ce remue-ménage là-haut, c’est donc pour vous ? Ils sont à votre recherche ? »

La jeune fille tendit l’oreille mais ne put rien entendre à travers les épais murs de pierre. Ne pose pas de questions, se dit-elle. Elle n’en avait pas le temps.

« Aidez-moi.

– Vous aidez ? Je me répète : pourquoi ferais-je cela ? Qu’ai-je à y gagner ? Votre frère me ferait tuer s’il l’apprenait.

– Vous n’avez jamais voulu cela, déclara Éloïse en désignant le laboratoire d’un large geste du bras. C’est la tour sud que vous vouliez, tout le monde le sait, et de là-haut vous auriez pu surveiller tout le royaume, vous auriez pu servir votre maître dignement. Mais tout ce que l’on vous a accordé, c’est cette cave froide et humide à l’écart du monde, un cachot d’où l’on vous demande pourtant de sortir… mais que lorsqu’on le veut bien. Lorsqu’on a besoin de votre aide. Les choses vont changer, Senga.

– Oh, elles vont changer ? lâcha la sorcière avec un rire de dédain. Et grâce à vous ?

– Grâce à nous deux. »

Même Senga ne put cacher la lueur d’intérêt qui brilla dans ses yeux, et cela n’échappa pas à la jeune fille. Elle reprit, enhardie : « Nous pouvons prendre le pouvoir, nous lèverons une armée s’il le faut, nous renverserons Uillean et réduiront à néant ses perfides machinations !

– Lever une armée ! s’exclama Senga. Quelle armée vous suivrait, petite fille ? »

Éloïse serra les dents et se souvint des mots de la sorcière. Ne pas trahir ses sentiments. Paraître forte, et sûre de soi en toute circonstance.

« Je ne suis plus une petite fille, sorcière, lâcha-t-elle bravement. Après ce jour, personne n’en doutera plus. Je serai Éloïse d’Eilginn, fille du seigneur Eideard, je serai celle qui aura osé se dresser contre un frère indigne de son trône, et contre d’injustes institutions. Je serai du côté de mon peuple comme je l’ai promis à mon père. »

Et, pensa-t-elle pour elle-même, faire obstacle à Uillean serait, d’une certaine manière, également lui venir en aide. Elle ne trahissait pas sa promesse.

Senga secoua lentement la tête, sourire en coin.

« Vous êtes une petite fille, naïve qui plus est, mais courageuse, je dois bien l’avouer. »

Éloïse leva la tête. Avait-elle entendue quelque chose ?

« Ils ne vont pas tarder à arriver, confirma la sorcière.

– Vite ! Nous devons nous enfuir ! » Courageuse ou non, la panique la gagnait. « Il n’y a rien d’autre à faire pour le moment. Ensuite, avec votre aide, je reviendrai pour faire entendre raison à Uillean, d’une façon ou d’une autre.

– Par le discours des lames ? railla Senga. Ou celui du poison ?

– Senga ! Ils arrivent, j’entends leurs voix !

– C’est vrai, ils doivent être en haut des marches.

– Y a-t-il une autre issue ? »

Senga sourit.

« Oui. Mais pas telle que vous l’espérez. Vous me parliez de transformation ? Le moment est venu pour vous de savoir jusqu’où vous êtes prête à aller. »

Éloïse fronça les sourcils en signe d’incompréhension.

« Ces murs sont truffés de passages secrets, expliqua Senga. Mais trop étroits pour laisser passer un homme, ou même un enfant.

– Mais que voulez-vous dire ? » s’énerva la jeune fille.

Au lieu de répondre, la sorcière se retourna et émit quelques sons, une sorte de murmure mêlé de pépiements. Si cela avait été des mots, ils avaient été prononcés dans une langue inconnue d’Éloïse. Elle eut un mouvement de recul en voyant les rats sortir de sous l’une des tables. Des dizaines de rats, à peine plus petits que des chats.

Senga lui tendit une ampoule. La jeune fille recula, soupçonneuse.

« Qu’est-ce donc ?

– De quoi devenir rat.

– Est-ce un piège ?

– Avez-vous le temps de tergiverser, petite fille ? »

Non, elle n’en avait pas le temps : elle reconnut la voix de Malard dans les escaliers. Pourtant elle demanda : « Si nous ne trouvons pas d’armée, nous pourrions trouver des dragons.

– Des dragons ? » répéta Senga.

Elle ne s’était pas attendue à cela.

« Vous voulez dresser des dragons pour attaquer votre frère ? Encore faudrait-il qu’ils aient existé. Ou qu’ils existent encore.

– Je suis certaine qu’ils ont existé, et vous, vous le savez pour sûr. Je ne veux pas les dresser ; mais si vous pouvez faire de moi un rat, vous pouvez faire de moi un dragon.

– Pour cela, il me faudrait quelque chose qui ait appartenu à un dragon. Une dent, une écaille, un os, une corne.

– Je suis certaine que nous trouverons cela », répliqua Éloïse avec un sourire féroce.

Senga lui en rendit un, mystérieux, puis laissa son regard glisser sur la robe blanche de la jeune fille.

« Je vous préviens, je ne fais que du noir. »

Éloïse déboucha l’ampoule.

« Comment me changerai-je à nouveau en femme ?

– Il vous faudra mon aide.

– Et si vous êtes tuée ?

– Alors, et cette fois Senga lâcha un rire cruel, vous resterez avec vos nouveaux amis. »

Elle pointa le doigt vers les rats, qui attendaient comme autant de petits chiens la truffe dressée en l’air.

« Ne me perdez pas des yeux », dit-elle simplement.

Et la transformation débuta. Son corps se ratatina, son visage se ratatina, se couvrit peu à peu de poils noirs, son nez s’allongea, ses canines s’allongèrent, ses griffes se courbèrent.

La porte s’ouvrit avec fracas sur Malard, qui fut bousculé par ses hommes lorsqu’il se pétrifia un instant sur place, horrifié par le monstre qui se tortillait devant eux.

Éloïse avala le contenu de l’ampoule et immédiatement, elle sentit ses entrailles se tordre. Elle se plia en deux, et fut persuadé que la sorcière lui avait menti. Elle allait mourir là, déchirée en mille morceaux sur le sol de cette cave. Ses dents percèrent à travers ses gencives, elle sentit le goût du sang, elle vit ses mains onduler comme si quelque chose de vivant courait sous sa peau, les regarda devenir pattes poilues et griffues ; elle voulut crier mais seul un couinement strident lui échappa. Le monde s’allongea autour d’elle, devint gigantesque. La douleur cessa.

Elle était à quatre pattes, et des dizaines de petits yeux la fixaient, l’attendant. Un rat fonça sur elle et d’un coup de dents la tira de sa torpeur. Senga ?

Au-dessus d’elle, elle entendit le cri de Malard.

« Tuez-les ! Tuez-les tous ! Il ne fait pas qu’un seul d’entres-eux s’échappe ! »

*

Malard se mit à balayer le sol à grands coups d’épée, imités par ses hommes. Les rats s’égaillèrent dans une cacophonie de piaillements perçants, et tentèrent de foncer sous la table. Il flanqua un coup de pied à l’un d’eux, en embrocha un autre, mais il n’en visait qu’un seul : celui qui un instant plus tôt avait été la jeune idiote.

Une vive douleur le saisit au pied, juste dans la chair à la fois tendre et élastique entre le mollet et le talon. Il laissa échapper un cri et se retourna, vit l’une de ses maudites bestioles accrochée là.  Il la coupa presque en deux d’un coup de lame, mais lorsqu’il se fit volte-face, il ne sut plus lequel était la jeune fille. Les rats détalaient, couraient en tout sens, noir et gras, leur longue queue tendue derrière eux. Il frappa, et frappa encore, pris de folie, tuant tous ceux qui tentaient de s’échapper par ce trou dans le mur, sous la table. Bientôt il ne resta qu’un tas de corps éviscérés, des touffes noires et du sang sur le sol de la cave, aux pieds des gardes et de Malard essoufflés et incrédules devant ce carnage et l’incompréhensible et maléfique transformation dont ils avaient été témoins.

« On… On les a eues ? » osa demander l’un des hommes.

Malard se retourna si vivement vers lui que le garde fit un pas en arrière, levant son épée pour contrer un coup qui ne vint pas.

« Si on les a eues ? Si on les a eues ? » Toute raison semblait avoir fait place à de la haine pure et incandescente. Il fallait qu’ils les aient eues. « Évidemment, pauvre imbécile ! »

Et il lâcha le plus terrible des hurlements de rage.

 * 

Dans la cour du château, les corbeaux s’envolèrent tous en même temps dans un tonnerre de froissement d’ailes, comme s’ils avaient été effrayés par le cri venu des profondeurs de la terre. Ils tourbillonnèrent au-dessus des murailles, plus noirs que la nuit, et la plupart se laissèrent glisser vers les bois en contrebas, derrière le village.

L’un d’eux lâcha des croassements répétés qui, sous la lune, ressemblèrent fort à un rire.

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4 réflexions au sujet de « Les corbeaux d’Eilginn – Seconde partie »

    Nami Muxu a dit:
    17 février 2014 à 8 h 39 min

    Saisissant ! Admirablement saisissant ! 🙂

    Stéphane a répondu:
    17 février 2014 à 21 h 40 min

    Bonsoir Nami ! Merci pour ce commentaire qui me fait un bien fou. Tenter l’aventure d’une histoire en plusieurs épisodes m’a rappelé de bons souvenirs… avec le risque de vous perdre en cours de route ! Merci donc pour votre fidélité. J’espère vous faire plaisir longtemps encore avec mes récits. À très bientôt !

    Rémi Caspar a dit:
    28 février 2014 à 16 h 41 min

    Voilà deux parties intéressantes pour une histoire où tout invite à une « lecture en une fois ». On a envie d’aller jusqu’au bout, il faut dire qu’on y est porté habilement par l’auteur qui « sait y faire » dans ce domaine. L’art du dialogue est toujours bien présent, avec aussi des scènes bien visuelles (je pense entre autre à celle du bûcher qui m’a spécialement plu).

      Stéphane a répondu:
      2 mars 2014 à 8 h 10 min

      Merci pour ces commentaires ! C’est toujours un plaisir d’apprendre qu’au moins une scène a pu séduire un féru de littérature comme vous. J’espère pouvoir continuer !

      J’attends pour ma part avec impatience la prochaine nouvelle de mon complice. Il ne m’a donné aucun indice sur son histoire !

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