Les corbeaux d’Eilginn – Première partie

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Qu’y avait-il par là-bas ? Éloïse plissa les yeux, se concentra comme si cela pouvait l’aider à répondre à sa question. Du haut de la tour sud du château d’Eilginn, lui-même bâti sur les flancs rocheux de la montagne, le regard portait loin, bien au-delà des remparts de la cité et de ses dernières habitations aux cheminées fumantes, bien au-delà des toits de chaumes du village plus bas dans la plaine, des champs où elle voyait des paysans au travail pas plus gros que des fourmis, loin, si loin que la terre se confondait avec le ciel en une ligne trouble. Après, c’était un mystère.

Le vent faisait voler ses cheveux, les emmêlait sur son visage, et au-dessus de sa tête déchirait les nuages en lambeaux qui filaient vers l’horizon. Elle laissa retomber ses épaules et fit une moue comique. Eux avaient la chance de quitter ces murs et voyager. Elle se rendit compte qu’elle était dangereusement penchée entre les créneaux de la tour et fit un pas en arrière. Éloïse n’était pas à proprement parler une prisonnière, bien au contraire, mais c’était ce qu’elle ressentait parfois. Souvent. De plus en plus souvent. En près de quinze années de vie, elle n’avait que rarement quitté l’enceinte de la cité, et alors ça n’avait pas été pour aller plus loin que des villes et des bourgs situés à moins d’une ou deux journées de marche. Cela va changer, se dit-elle, cela va…

« Ma Dame ».

Elle fit volte-face, mais se retint de crier.

Malard. Ce répugnant fouineur, ce crapaud dégoûtant. Oui, un crapaud, c’est sans doute l’animal auquel elle l’identifiait le plus, bien qu’il n’eût de l’amphibien qu’une bouche aux lèvres humides apparemment trop large pour son visage, toujours pincée en un sourire malsain laissant supposer que s’il parlait peu, il n’en pensait pas moins. Lorsqu’il posait sur elle ses yeux globuleux, elle se sentait salie comme s’il la touchait vraiment, et ses doigts, elle en était certaine, seraient alors aussi froids et visqueux sur sa peau qu’elle les imaginait. Mais sinon il n’avait rien d’une boule verruqueuse et tassée, il était grand et élancé, presque maigre, un épouvantail effrayant. Elle réprima un tremblement et fronça ses sourcils clairs en fixant l’homme à tout faire de son frère. Toujours à rôder et faire son apparition lorsqu’on ne s’y attendait pas, tel un serpent qui se glisse sournoisement sous votre oreiller, bien au chaud et prêt à mordre. Elle se sentait comme un rat pris au piège, mais hors de question de lui laisser voir sa crainte.

« Votre père, Ma Dame », dit Malard.

Le cœur d’Éloïse fit un bond.

«  Qu’y a-t-il ? » demanda-t-elle, toute contenance envolée.

La bouche eut ce rictus, très bref, avant de s’ouvrir sur des dents trop grandes.

« Il demande à vous voir.

– J’arrive. Inutile de me conduire. »

Il lui fallu toute sa maîtrise pour ne pas partir en courant dans le vertigineux escalier en colimaçon, mais elle ne voulait pas se montrer aussi paniquée qu’elle l’était à cet instant précis, pas devant cette horrible chose, et encore moins se retrouver dans l’espace confiné des murs en sa compagnie. Cela lui permit de patienter au sommet de la tour après qu’il se fut excusé d’une révérence obséquieuse. Elle inspira profondément en essayant de penser à de jolies choses comme le lui avait appris sa mère, il y avait longtemps de cela, mais rien de beau ne lui vint à l’esprit. Tout ce qui tournait derrière son front plissé d’angoisse était Papa, papa, papa !

Ses poings crispés reposaient sur ses hanches. Elle regarda les nuages qui s’effilochaient, la fumée des cheminées qui tourbillonnait au pied de la tour.

Pas encore, se dit-elle.

L’état de santé de père s’était-il dégradé ? Elle serra les dents. Non, aucune larme ne coulerait sur ses joues : tout espoir n’était pas perdu.

Pas encore.

Et pourtant… Qu’y avait-il à espérer ? Elle redoutait cet appel. Allait-il lui dire que c’était la fin ? Ce qu’il attendait d’elle ? Ce que sa mère aurait attendu d’elle ?

Pas encore.

Elle regarda les corbeaux jouer dans les bourrasques de vent en dessous d’elle, planer  puis plonger vers la cour et remonter à vive allure avant de recommencer en poussant leurs cris rauques.

Pas encore.

Malard était-il arrivé au bas de la tour ? L’attendait-il dans l’escalier ?

Pas encore.

Mais elle ne tint plus. Éloïse s’élança, dévala les marches dans une attitude rien moins que digne qui aurait horrifié sa duègne. Mais la vieille dame avait sans doute bien d’autres choses à lui reprocher avant cela… ne serait-ce que le fait de lui avoir à nouveau faussé compagnie.

La jeune fille courait dans les couloirs éclairés de torches et arriva haletante devant les appartements de son père. Elle s’arrêta brusquement, frappée par l’odeur. Rien ne l’habituerait jamais à cela, et ça ne faisait qu’empirer de jour en jour. Le mal qui rongeait son père répandait son effluve pestilentielle dans toute cette partie du château, et plus personne ne s’y hasardait plus à moins de ne pas en avoir le choix, comme les bonnes chargées de faire la toilette de leur maître, d’aérer et nettoyer sa chambre.

Éloïse frappa au lourd battant et attendit. N’entendant rien et craignant que son père ne soit trop faible pour lui dire d’entrer, elle se résolut à pousser la porte.

« Père ? » lança-t-elle sans trop hausser la voix.

Il faisait sombre, les lourds rideaux avaient été tirés devant les fenêtres.

« C’est moi père. »

Elle crut entendre un froissement de draps. Alors elle entra et referma derrière elle. Il fallut un moment pour que ses yeux s’habituent à l’obscurité : un feu s’éteignait dans le foyer, et elle s’empressa d’aller remuer les cendres avant d’ajouter une bûche dans l’âtre.

« Éloïse ? »

Un murmure. Un râle.

« Oui, père, c’est moi ».

Elle prit place sur une chaise à côté du lit qu’il n’avait plus quitté depuis des semaines, priant pour ne pas avoir de haut-le-cœur. L’air était irrespirable. Le feu crépita, la pièce s’illumina un peu et elle vit la silhouette du grand homme sous ses couvertures. Puis son visage couvert de pustules. Il n’avait plus rien à voir avec le colosse qu’elle avait connu : il ne restait là plus que l’ombre mourante du seigneur d’Eilginn. Il n’y avait plus d’espoir, non, impossible. Même ses lèvres paraissaient prêtes à exploser sous la pression d’affreux abcès.

« Ma fille… »

Ces deux mots parurent lui demander un effort surhumain.

« Ne dites rien, père. »

Il fit un mouvement comme pour secouer la tête, mais en réalité ne bougea presque pas.

« Ma fille, je vais la rejoindre. »

Mère.

« Je vais la rejoindre et tu le sais. Chut… Laisse-moi parler. »

Eideard passa sa langue sur ses lèvres et sa fille frémit en y voyant des cloques. La maladie le dévorait vraiment de toute part.

« Tout ira bien. Pour moi. Je suis… soulagé. Mais toi aussi. Tout ira bien. Ton frère…

– Père… protesta Éloïse.

– Ton frère, coupa Eideard, n’est pas mauvais.

– Il a changé, père. Il… Uillean n’est plus le même.

– Il est un peu perdu, tout simplement. Tâche de le comprendre. Sois présente pour l’aider, il va en avoir besoin. Son devoir… va être un fardeau. »

Le comprendre ? L’aider ? Et elle, qui allait la comprendre et l’aider ? Isabel, sa duègne ? La vieille femme était bien gentille, au fond, mais sévère et… d’un autre âge !

« Je l’ai bien préparé, dit son père, et elle mit un instant à comprendre qu’il parlait toujours de Uillean. Il saura vite prendre ses responsabilités, les hommes lui font déjà confiance. »

Un peu trop, même, songea Éloïse, mais elle se garda d’exprimer sa pensée tout haut.

Eideard tenta de se redresser, voulut lever sa main gonflée, mais ce fut au-dessus de ses forces. Il se laissa retomber sur son oreiller, laissant sa fille remonter les draps sur lui.

« Je vois que tu doutes, ma chérie, finit-il par lui dire, mais tu ne dois pas. »

Éloïse se pinça les lèvres. Les mots que son père avait voulus rassurants eurent l’effet inverse. Elle se vit seule, avec pour seule famille Uillean… Si cela devait arriver – et comment pouvait-il en être autrement ? – les choses n’iraient pas bien. Son père le savait également, elle en était certaine, ou alors c’était que la fièvre achevait de le consumer.

« Papa, murmura-t-elle.

– Ma fille, ma princesse… Tu ne dois pas perdre espoir. Jamais. Promets-le-moi.

– Papa…

– Promets-moi. »

Éloïse avait toujours tenu parole. Elle ravala un sanglot.

« Je vous promets, père.

– Dis-le.

– Je vous promets de ne jamais perdre espoir. »

Eideard souffla, comme s’il se dégonflait. Du soulagement, ou ?…

« Père ?

– Je suis là. Toujours là.

– Il doit y avoir des médecines pour cela, il doit…

– Chut… Chut… J’ai fait venir les meilleurs guérisseurs d’Eilginn, des prêtres aussi, les plus grands savants, tu le sais bien. Il n’y a rien à faire.

– Mais comment pouvez-vous dire cela, s’emporta-t-elle, soudain prise de colère, comment pouvez-vous laisser faire ? C’est vous qui avez perdu espoir, c’est vous qui abandonnez ! C’est vous… qui m’abandonnez, ajouta-t-elle dans un souffle.

– Je ne t’abandonne pas. Je pars, mon enfant, conquérir un monde nouveau. Un monde qui n’est pas pire que le nôtre. Ta mère m’y attend, et nous t’attendrons à notre tour. »

Éloïse secoua farouchement la tête.

« Non ! C’est ce monde qu’il faut changer, ici, maintenant ! Il y a encore tant à faire ! Vous ne pouvez pas partir !

– Ce monde est à toi, à présent, et à ton frère.

– J’ai besoin de vous, père. Il y a… trop de questions. Le Mur…

– Laisse ! s’exclama Eideard d’une force surprenante. Laisse ce Mur en paix.

– Père ! Je sais qu’il est quelque part, loin d’ici, mais il existe. Et de l’autre côté…

– De l’autre côté, quoi ? Que crois-tu savoir, Éloïse, dis-moi, que crois-tu savoir de ce qu’il y a de l’autre côté ? Y a-t-il même « un autre côté » ? »

Sa fille resta sans voix.

« As-tu déjà rencontré quelqu’un qui soit venu de cet « autre côté » ? Non. Tu ne sais rien sur ce Mur. Je t’interdis d’essayer de le trouver, je t’interdis de le franchir, je t’interdis d’en parler. Les choses sont mieux ainsi.

– Mieux ? Pour qui ? Pour nous ?

– Pour nous. Et pour tous. »

Éloïse se tut. Elle pensa à ces paysans qui travaillaient là-dehors et vivaient dans ces chaumières froides par tous les temps. Ici, au château, il faisait froid l’hiver, mais eux, comment pouvaient-ils supporter cela ? Elle pensa à ces histoires qu’elle avait entendues petite, cachée sous les tables dans la cuisine, ou à la dérobée dans les couloirs, ces propos échangés entre bonnes. Là-bas, nous serions libres. Bien traitées. Et elle pensa à son frère et ceux qui l’accompagnaient presque partout, tout particulièrement ce repoussant Malard.

« Tu étais de nouveau là-haut, sur la tour, pas vrai ?

– Oui, père.

– À fixer l’horizon.

– Oui, père… »

Moins fort cette fois.

« Ma fille, dit-il avec tendresse. Cesse de penser à ce Mur et à ce qu’il y a derrière. Ton monde est ici. Promets-moi de ne jamais t’en approcher. »

Éloïse ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit.

« Tu dois me le promettre. »

Les mots étaient là, au bord de ses lèvres, mais impossible de les prononcer.

Eideard n’aurait pas abandonné si vite d’ordinaire, mais une crampe le fit grimacer et gémir.

« Tout va bien », dit-il à sa fille qui s’était penchée sur lui, mais elle savait qu’il mentait rien qu’à voir ses traits et la sueur brillante sur son front.

Il tremblait. La fièvre devait empirer.

« Je vais chercher…

– Non. Reste encore un peu. Je veux que tu me promettes encore une chose.

– Oui, père ?

– Je veux que tu sois prudente et honnête. Et je veux que tu aides ton frère et ton peuple. Tu peux me promettre ça ?

– Oui, père. Ça je vous le promets. »

Eideard sourit. Mais il avait peur, et peu de choses lui avaient fait peur au cours de sa vie. Éloïse avait toujours été sa fille chérie, le portrait de sa mère, les mêmes yeux verts, et surtout têtue comme elle. Si elle n’était pas mariée à l’aube de ses quinze ans, c’était qu’aucun homme n’avait trouvé grâce à ses yeux, à lui. Traditionnellement, il aurait pu accorder sa main il y a deux ans déjà. Et maintenant ? Comment s’assurer qu’elle épouserait un homme convenable ? Il n’en avait plus le temps, et c’était son seul regret.

« Va, ma chérie.

– Père…

– Laisse-moi maintenant, je dois me reposer.

– Mais père, laissez-moi chercher quelqu’un pour soulager votre fièvre.

– Non, va. Ne t’en fais pas, je serai encore là demain. »

Leurs regards se croisèrent et elle sut qu’il mentait encore.

« Va, te dis-je… »

Éloïse ne put plus contenir ses larmes. Elle se leva, se pencha sur lui, et ignorant ses protestations, embrassa tendrement son front verruqueux.

« Je ne crains rien, père, et je garde espoir. »

*

À peine eût-elle fermé la porte derrière elle que la jeune fille mis une main sur la bouche ; elle ne voulait pas que son père l’entende. Il allait mourir, cela ne faisait aucun doute, comme sa mère avant et son grand frère également. Qu’adviendrait-il alors d’Eilginn ? Qu’allait-t-il advenir d’elle ?

Quelqu’un s’éclaircit la voix.

Cette fois, Éloïse laissa échapper un petit cri de surprise et passa d’un geste vif la paume de sa main sous ses yeux pour sécher ses larmes. Malard se tenait derrière elle, silhouette noire et décharnée dans l’ombre entre deux torches du couloir. Depuis combien de temps était-il là ? L’avait-il attendu ? L’espionnait-il pendant qu’elle parlait à son père ? Qu’avait-il pu entendre ? Elle frémit en y songeant, serrant les poings pour cacher le tremblement de ses doigts.

« Ma Dame, dit Malard en s’avançant, laissant son affreux visage entrer dans la lueur de la torche, votre frère désir s’entretenir avec vous. »

Encore sous le choc, Éloïse garda un instant le silence, mais sa fierté et son désir de masquer sa peur lui firent vite redresser la tête.

« Si Uillean veut me voir, il saura bien où me trouver. Je ne suis pas son valet, moi. »

Elle se retourna pour regagner ses appartements, le cœur battant, mais se figea lorsque le valet répliqua, apparemment insensible à sa pique, d’une voix extrêmement calme : « Le seigneur d’Eilginn veut s’entretenir avec vous d’un sujet de la plus haute importance. Je crains qu’il fasse chercher ma Dame par la force si cela doit être. »

Elle pouvait entendre l’éternel rictus dans sa voix.

Par la force ? Le seigneur d’Eilginn ?

Uillean n’était seigneur de rien du tout pour le moment. Elle fit volte-face et foudroya Malard de son regard le plus noir, sans effet ; au fond d’elle-même, elle pouvait sentir tout le mépris que le domestique avait pour sa personne. Il ne faisait aucun doute que cela venait du manque de considération que son propre frère avait pour elle. Oh non, il n’était plus le petit garçon qu’il avait été, jouant avec son grand frère Pàdraig et sa petite sœur dans les jardins du château il n’y avait pourtant pas si longtemps de cela.

« Menez-moi à lui », lâcha-t-elle entre ses dents serrées. Misérable crapaud, ajouta-t-elle mentalement. Elle doutait que le valet ose s’attaquer à elle à deux pas de la porte de son seigneur, car même alité ses hommes lui aurait encore obéi. Mais qu’en serait-il après sa mort ? Une fois de plus, la peur se fraya un chemin jusque dans le creux de son ventre, où elle se nicha comme un animal affolé.

*

Éloïse avait pensé trouver son frère dans ses appartements, mais n’en crut pas ses yeux lorsque Malard la laissa passer dans le Grand Salon et qu’elle vit Uillean assis sur le trône. Âgé de trois ans de plus que sa sœur, et bien que plus petit qu’Eideard, sa carrure rappelait déjà celle de son père. Il y avait quelques hommes de sa propre garde autour de lui, et plus étonnant, sa duègne Isabel. La vieille femme ne lui lança aucun regard de reproche pour avoir échapper à sa surveillance une énième fois ; au contraire, elle n’osait pas lever les yeux sur sa maîtresse.

« Que fais-tu ici ? siffla-t-elle à l’adresse de Uillean. Tu n’as aucun droit de t’installer sur le trône de père !

– Ah non ? Cours vite le lui dire, dans ce cas.

– Qu’est-ce qui te prend, Uillean ?

– Tu te trompes petite sœur, ce n’est pas « qu’est-ce qui me prend », mais « qu’est-ce que je prends ». Eh bien, je prends mes responsabilités, petite sotte, comme il se doit.

– Père n’est pas…

– Mort ? Non, pas encore. Mais cela ne saurait tarder. Tu viens de lui parler, n’est-ce pas, tu l’as bien vu. Je dois préparer la succession. »

Éloïse n’était pas sotte du tout. Elle connaissait les règles, et savait ce qu’imposait le pouvoir : elle avait été élevée toute sa vie à cette fin. Mais son père respirait encore dans une chambre à quelques pas d’ici et son frère agissait comme s’il était déjà sous terre.

« Et ma chère Éloïse, c’est ce que je fais : je prépare la succession. Voudrais-tu que j’attende, que l’on complote dans mon dos, que d’autres cherchent à renverser notre famille et prendre nos terres ? Est- ce cela que tu veux ?

– Tu sais bien que non !

– Alors tais-toi et laisse-moi faire ce que j’ai à faire. Ton rôle n’est pas de me dicter ma conduite, ni de mener les affaires de la famille. Ce n’est pas ce que font les femmes.

– Et que font les femmes ? s’entendit demander Éloïse, qui regretta immédiatement ses paroles.

– Justement, petite sœur, justement… J’y viens. Dis-moi, tu as commencé à avoir tes menstrues, n’est-ce pas ? »

L’animal affolé dans son ventre se mit à tourner sur lui-même, à gratter pour s’enfoncer plus profondément encore et échapper à ce qui approchait. Éloïse resta muette de surprise.

« Tes saignements, dit-il comme si elle n’avait pas compris, ils ont déjà commencé, pas vrai ? »

Son regard passa de son frère à ses hommes, qui la fixaient avec insolence, à sa duègne qui n’osait toujours pas lever la tête. Isabel ? Avait-elle… Non, elle ne pouvait y croire.

« Ne le nie pas, petite sœur, je sais que tu es prêtes, et depuis un moment déjà. Tu as pu le cacher à père, ou alors ce vieux fou a préféré l’ignorer pour je ne sais quelle invraisemblable raison, mais moi je n’en ferai rien. »

Sous la menace, peut-être qu’Isabel avait parlé ? La jeune fille remarqua alors Malard, qui était venu se placer à la droite de son maître, et eut un haut-le-cœur en imaginant l’horrible crapaud reniflant ses draps tâchés de sang.

« Il est temps, dit Uillean, d’accomplir ton devoir de femme. Demain, le seigneur d’Inbhir Ghòrdain sera là avec sa suite. Les fêtes dureront trois jours, et tu le suivras sur ses terres. »

Éloïse ne retrouvait pas l’usage de la parole. Le seigneur d’Inbhir Ghòrdain : elle avait déjà vu ce vieillard à l’un des banquets de son père, elle se souvenait le regard lubrique qu’il avait posé sur elle toute la soirée, et heureusement pour lui Eideard ne s’en était pas aperçu. Visiblement, cela n’avait pas échappé à Uillean. Le jeu des alliances avait commencé. Sa mère lui en avait parlé, et même Isabel, mais jusque là son père avait écarté toute demande d’un geste de la main, à tel point que la rumeur voulait qu’il ne cherche pas même d’époux à sa fille.

« Mais… Je… balbutia Éloïse.

– Ne fais pas cette tête. Tu n’imagines pas l’honneur que nous fait Gordon en acceptant de t’épouser. Ce mariage fera de nos deux seigneuries l’une des plus grandes et plus puissantes de la région. Et tu le sais, une intolérable protestation gronde dans les campagnes, des bardes chantent leurs chimères à propos du Mur et de plus en plus de gens tentent de le franchir. Tout cela doit cesser : les chansons, les fuites, les discussions dans l’ombre contre le pouvoir. Tout cela n’est qu’une attaque, Éloïse, contre tout ce que notre famille a bâti. Je ne les laisserai pas faire. »

La jeune fille n’était pas dupe : s’il y avait du vrai dans ce que disait Uillean, elle savait que c’était la soif de pouvoir qui le faisait parler. Il agrandissait par cette union le territoire d’Eilginn, et si ce vieux porc de Gordon parvenait à lui faire un enfant avant de mourir, l’héritier serait probablement assassiné. Inbhir Ghòrdain tomberait entre les mains de son frère et il serait alors à la tête d’une vaste portion de Cèilidh. Il en protégerait les frontières, renforcerait le pouvoir, ferait taire les inconscients prêts à se révolter, mais ne s’arrêterait pas là. Elle pouvait le voir maintenant.

« Eilginn ne sera pas le cœur de l’oppression, affirma-t-elle, faisant rire Uillean.

– Tu parles comme Pàdraig, notre bien-aimé grand frère. Mais il se trompait en disant que tout le monde pouvait être libre. Les petites gens sont stupides, incapables de se tenir, le pays courrait à la ruine. Il leur faut l’ordre, et l’ordre, c’est nous. »

Oh, comme elle aurait voulu que leur grand frère soit encore en vie, son règne aurait été tout autre, elle en était persuadée. Mais son père, le seigneur d’Eilginn en titre, pouvait encore empêcher tout cela.  Lorsqu’elle se détourna pour quitter le Grand Salon, Uillean lâcha ses ordres depuis le trône qui n’était pas encore le sien : « Duègne, conduisez ma sœur à ses appartements. Veillez à ce qu’elle soit présentable pour son fiancé demain. Et gardes, faites-en sorte que personne n’entre ou ne sorte de sa chambre d’ici là. »

*

Depuis sa fenêtre, Éloïse observait les corbeaux tournoyer au-dessus des remparts, passant de la lumière dorée du soir tombant à l’ombre projetée de la tour sud qu’elle ne pouvait voir d’ici. Plus que jamais elle se sentait prise au piège et rien ne lui venait pour pouvoir échapper à sa condition. Eilginn ne serait plus jamais comme elle l’avait connue ; tous ces beaux souvenirs allaient mourir avec son père et l’avènement de Uillean.

Derrière elle, elle entendait Isabel s’affairer, poser la robe sur son lit pour les essayages.

« Je ne la mettrai pas, Isabel. »

Elle entendit le soupir de sa duègne ; la vieille femme ne s’était pas montrée aussi sévère qu’à son habitude, mais beaucoup plus attentionnée au contraire.

« Mon enfant, vous savez bien qu’il le faudra.

– Pourquoi ? Parce que mon frère le veut ? Parce que la tradition le veut ? Je vais avoir quinze ans bientôt, et si mon père n’a pas accordé ma main à tous ces prétendants, c’est bien qu’il n’a pas l’intention de m’imposer qui que ce soit.

– Ma Dame…

– Isabel, vous avez connu mère. Et Pàdraig. Croyez-vous qu’ils auraient voulu cela ? »

La duègne garda le silence.

« Non, bien sûr, et vous le savez. Mon père est toujours seigneur d’Eilginn. Il ne laissera pas faire Uillean. Il faut simplement que je puisse le voir.

– Ma Dame Éloïse, répliqua la vieille femme en tentant de prendre son ton réprobateur, vous savez bien qu’ils ne vous laisseront pas sortir. C’est votre rôle…

– Mon rôle n’est certainement pas de laisser s’effondrer ce que mon père a construit de ses mains, de laisser périr ses idées et celles de Pàdraig sous les coups de folie de Uillean… Mais qu’est-il donc arrivé au garçon avec qui je jouais dans le jardin de roses ? »

Isabel semblait inquiète à présent.

« Que dites-vous, jeune fille ? Vous savez bien que ces choses là devaient arriver. Vous, épouser un seigneur et assurer la descendance de votre lignée, et l’un de vos frères prendre les rênes du pouvoir.

– Si seulement Pàdraig n’était pas tombé de ce cheval…

– C’est malheureusement ce qui est arrivé, Ma Dame. Et les choses sont ce qu’elles sont, on ne peut pas les changer. »

Les yeux d’Éloïse se perdaient dans le vague, semblant voir à travers les remparts qui s’élevaient plus haut que sa fenêtre, se perdant loin vers l’horizon qu’elle avait observé depuis le sommet de la tour sud.

« Mère et Pàdraig disaient qu’il fallait se battre pour ses convictions, si celles-ci étaient bonnes.

– Comment sait-on ce qui est bon, Ma Dame ?

– Le mensonge et l’oppression  ne le sont sans doute pas », murmura-t-elle. Et d’un air absent ajouta : « Avez-vous déjà vu le Mur, Isabel ?

– Je vous demande pardon, Ma Dame ?

– Le Mur. La Haie. Êtes-vous jamais allée là-bas ?

– Non, mon enfant, répondit la duègne, choquée. Bien sûr que non. Et puis il est loin, ce Mur. Personne ne sait vraiment où…

– Sottise. À force de marcher on finirait bien par tomber dessus, n’est-ce pas ?

– Mais qu’allez-vous chercher là ? Pourquoi parler de cela ? Il ne changera rien à vos affaires, ce Mur. Le mieux est de vous préparer et d’accepter avec dignité votre destin, de faire une bonne épouse et…

– Vous êtes vieille, Isabel : avez-vous vu des dragons lorsque vous étiez une petite fille, plus jeune que moi maintenant ?

– Ma Dame Éloïse, répondit la duègne avec une pointe de vexation dans la voix. Vous savez bien que c’est impossible.

– On raconte qu’il en existe encore, quelque part dans les Montagnes d’Am Monadh Liath.

– Ce sont des racontars. Il n’y a pas plus de dragons dans les Montagnes Grises que de licornes dans nos forêts.

– Il me faudrait une armée. »

La duègne saisit la jeune fille par les épaules, et la fixa droit dans les yeux.

« Jeune fille, je vous demande de vous taire immédiatement ! Pour votre bien ! Si votre frère vous entendait…

– Eh bien ? Que ferait-il ? Il me tuerait ? Non… Il lui suffit de faire bien pire : me forcer à épouser ce mort-vivant pour mieux voler son trône. Et vous voudriez que je le laisse faire ?

– Mais… que voulez-vous faire ? Les choses sont ainsi ! Et qui suivrait une femme sur le champ de bataille ? Quelle armée vous obéirait ?

– Celle que mon père me donnera. »

Éloïse se leva, et au même instant, on frappa à la porte. Uillean poussa le domestique qui l’avait précédé dans la chambre, et sa présence suffit à la jeune fille pour comprendre. Son cœur se ratatina dans sa poitrine.

« Père est mort », annonça Uillean.

*

Les flammes montaient à l’assaut du bûcher, mais Éloïse les regardait sans les voir, pas plus qu’elle ne voyait la foule rassemblée dans la cour du château, les représentants des plus illustres familles d’Eilginn, mais aussi tous les paysans qui avaient pu trouver une place derrière les plus fortunés.  Gordon, seigneur d’Inbhir Ghòrdain, était présent également, bien entendu. Lui et sa suite, impressionnante, pas moins de quarante cavaliers, autant de soldats à pieds, et son luxueux carrosse, avaient fait leur entrée dans la cité la veille. Il allait de soi que les festivités avaient été repoussées afin de permettre au peuple de faire le deuil du maître d’Eilginn. Jamais Éloïse n’avait été entourée de tant de monde, et elle réalisa pourtant qu’elle n’avait jamais été si seule de sa vie. Lorsque le feu s’empara du corps de son père et qu’une fumée noire s’éleva dans le ciel, l’odeur épouvantable manqua de la faire vomir.

Elle ne pleurait pas. Elle n’en avait pas le droit. Isabel le lui avait bien rappelé. Elle se tenait donc droite, dans sa robe noire et la capuche de sa cape remontée sur sa coiffure. Elle ferma les yeux pour ne pas voir la silhouette de son père bien-aimé se réduire en cendre, fit son possible pour respirer le moins possible et se répéta : Je suis seule maintenant. Je suis seule. Plus personne ne viendra me sauver. Isabel lui avait dit qu’elle l’accompagnerait à Inbhir Ghòrdain comme l’avait exigé Uillean. Il ne s’agirait plus de la chaperonner, ce rôle-ci s’achevant avec le mariage de sa maîtresse, mais pour élever les enfants qui naitraient de cette union. Cela n’avait en rien consolé la jeune fille. Et plus tard, retournant à ses appartements, sa duègne dut la soutenir sur tout le chemin.

Malard les rattrapa juste avant qu’elles n’entrent dans la chambre d’Éloïse.

« Ma Dame, dit-il, le seigneur d’Eilginn m’envoie vous dire qu’il veut vous voir apprêtée demain pour son accession au trône, ainsi que pour vos noces.

– Mon Dieu, elle porte encore sa robe de deuil, protesta Isabel.

– T’ai-je adressé la parole, bonne ? »

Isabel recula comme si l’horrible bonhomme l’avait giflée.

« Ne t’adresse pas ainsi à ma suite, valet, et va dire à mon frère qu’Éloïse d’Eilginn, sa sœur, la petite fille qui jouait avec lui dans le jardin de roses s’il s’en souvient, fera comme il lui plaira. »

Elle aurait juré que le sourire mauvais de Malard s’accentua à ses mots.

« Je n’obéis qu’à un seul homme : mon maître, dit-il. Ma Dame devrait faire de même. Personne ne se dressera devant lui, comme d’ailleurs personne ne l’a jamais fait. Pas même sa famille.

– Pour qui vous prenez-vous donc ? D’un claquement de doigt je pourrais vous faire pendre. »

À ces mots Malard ne se contenta pas de sourire, il laissa échapper un rire froid et sec, sans aucune joie.

« Soyez prête demain lorsque je vous chercherai. C’est un conseil que je vous donne… en tant que vieil ami de la famille.

– Disparaissez, crapaud, disparaissez avant que je… »

Mais le valet ne daigna pas écouter ses menaces, et s’éloigna dans le couloir sur ses longues pattes, tel un insecte effrayant. Il n’avait pas peur d’elle, et maintenant que son père était mort, il ne feignait même plus de la respecter.

Cette nuit là, Éloïse pleura tout ce qu’elle n’avait pu pleurer lors de l’incinération de son père. Elle pleura pour lui, pour sa mère et Pàdraig, elle pleura pour Eilginn et pour elle-même, finissant par s’endormir d’épuisement un peu avant l’aube.

*

On ne lui laissa pas l’occasion de se reposer. Une heure à peine après qu’elle eût fermé les yeux, sa duègne fit son entrée dans la chambre pour l’aider à se préparer.

Éloïse ne bougea pas, tourna juste les yeux vers sa fenêtre où une lueur rose commençait à repousser le bleu profond de la nuit.

« Il faut vous lever, mon enfant. Venez, je vais faire votre toilette. »

La jeune fille se laissa conduire dans sa salle-de-bains, laissa la vieille dame frotter son corps comme si elle était une enfant, la laissa lui passer sa robe.

Isabel, cherchant la brosse pour démêler les longs cheveux blonds de sa protégée, était à la fois inquiète pour elle, mais soulagée également de ne pas avoir à se quereller pour la conduire au-devant de son frère. Le jeune homme avait toujours été le plus sombre des trois enfants d’Eideard, même si plus petit, il n’avait pas été un mauvais garçon. C’est en grandissant et en réalisant qu’il ne serait peut-être jamais sur le trône qu’il se montra aigri. Et il n’avait commencé à lui faire peur que lorsque les premiers signes de la maladie s’étaient déclarés chez son père.

« Ma Dame, vous verrez : vous vous ferez à votre nouvelle vie, et lorsque vous aurez vos propres enfants, vous… »

Elle s’était retournée.

Éloïse avait disparu.

À suivre…

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