La Haie

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Il l’entendit bien avant de le voir arriver. Le marcheur n’essayait apparemment pas de cacher le bruit de ses pas au milieu de la forêt, aussi Sergueï percevait-il sans mal les craquements de branches et les frôlements de feuilles qui annonçaient toujours la venue d’un visiteur.

Un adolescent d’une quinzaine d’années sortit promptement des fourrés et s’avança dans la petite clairière. Armé d’un bâton de marche, il fit d’abord quelques pas sans faire attention aux alentours, mais s’aperçut tout à coup qu’il n’était pas seul. Assis par terre, Sergueï tournait au-dessus d’un petit feu le lapin en broche qu’il avait préparé quelques instants auparavant. Il lui fit un signe amical de la main. Le jeune arrivant parut hésiter un instant puis, lentement, s’approcha du campement.

« Bonjour l’ami, prononça l’homme d’une voix sereine mais imposante, je m’appelle Sergueï. Tu m’as l’air bien fatigué, veux-tu te reposer un instant et partager ce repas avec moi ? »

D’âge mûr, assez grand, la mâchoire volontaire sous une petite barbe noire, Sergueï semblait intimidant mais pacifique. Le garçon hésita un instant, puis répondit :

« Je te remercie de ton offre, voyageur, mais je ne voudrais pas te déranger pendant ton repas, et je dois continuer mon chemin si je veux arriver à destination avant la tombée de la nuit…

– Tout d’abord, reprit Sergueï avec un petit sourire ironique, ce n’est pas moi qui suis le voyageur. Ensuite, je crois savoir où tu désires te rendre, et je ne pense pas qu’une heure de plus ou de moins changera grand-chose. Est-ce que j’ai tort ? »

L’adolescent fixa son aîné d’un oeil étonné. Mais, comme si l’argument avait fait mouche, il déposa son bâton et s’assit en face de Sergueï, de l’autre côté du feu. L’homme sourit.

« Je m’appelle Will, dit le garçon au bout de quelques secondes.

– Alors bienvenue, Will. »

S’apercevant que le lapin était à point, Sergueï saisit la broche et la tendit à son visiteur, qui attaqua la bête à belles dents, après l’avoir tout de même remercié d’un signe de tête. Visiblement affamé, il mangea la moitié du lapin en quelques instants. Un peu plus détendu, il rendit la broche à l’étrange campeur puis, cherchant les mots les plus polis, engagea la conversation :

« Un grand merci pour ce repas. Je n’avais pas mangé depuis hier matin, et mon ventre commençait à crier famine.

– Cela se voyait. Tu ne sais pas chasser ?

– Non, je suis… j’étais apprenti cordonnier à Inbhir Nis, plus au sud.

– Je connais cet endroit, j’y ai déjà séjourné.

– Ah ? Je ne t’y ai jamais rencontré, enfin je ne crois pas. Mais peut-être étais-je trop jeune pour me le rappeler.

– Tu n’étais certainement pas né. Cela fait très longtemps que j’ai arrêté de parcourir le monde et que je me suis installé dans cette forêt.

– Tu as donc beaucoup voyagé ? demanda Will, une lueur d’intérêt dans les yeux. Mais où habites-tu ? Tu ne vis pas dans cette clairière tout de même ? »

Sergueï sourit.

« Une question à la fois, jeune homme ! Je n’ai qu’une seule bouche, et pour le moment elle est occupée à finir de manger ce pauvre animal.

– Excuse-moi, dit le garçon en rougissant un peu, je ne voulais pas être impoli.

– Ce n’est pas grave, petit. S’il était impoli de discuter avec son hôte, nous serions encore en train de nous regarder dans le blanc des yeux. Pour répondre à ta première question : oui j’ai beaucoup voyagé. Dans le Nord, le Sud… et ailleurs » ajouta-il, l’air songeur.

Will ouvrit la bouche comme pour poser une nouvelle question, mais la referma sans rien dire, laissant Sergueï rêvasser quelques secondes. Celui-ci reprit finalement, regardant son interlocuteur dans les yeux :

« Mais depuis de longues années je demeure ici, dans cette clairière. On m’y a confié un emploi. Un emploi assez particulier, mais indispensable et qui nécessite ma présence constante. »

Le garçon fronça les sourcils et laissa échapper sa surprise :

« Mais voyons, tu n’habites pas ici ! Il n’y a pas de maison, pas même une cabane. Pas de couchage, pas une seule affaire. Vis-tu vraiment avec les seuls vêtements que tu portes ce soir ?

– Je réside là, et n’en bouge jamais.

– Mais tes habits sont propres, et ta barbe taillée. Et pour chasser, tu dois bien quitter cette clairière ! Et… »

Mais Will se tut. Il semblait réfléchir à tout cela et le regard qu’il porta sur Sergueï exprimait nettement ce qu’il pensait : l’homme se moquait de lui.

« Tout ce que je t’ai dit est vrai, dit pourtant Sergueï, même si c’est difficile à croire. »

Ayant terminé sa part du repas, il jeta au loin la carcasse du lapin et planta la broche à côté de lui. Puis, toujours souriant, il attendit que le garçon pose une autre question. Celui-ci continuait d’observer Sergueï. Un détail lui revenait en mémoire, mais il hésitait à parler.

« Quand je suis arrivé… tu m’as dit pour me retenir que tu savais où je me rendais. Le sais-tu réellement ?

– Il n’y a pas beaucoup d’endroits où un jeune homme comme toi, sans bagage, peut vouloir se rendre en passant par cette forêt. Tu veux aller de l’autre côté de la Haie.

– Oui, chuchota Will comme si on pouvait les entendre, c’est bien là que je vais. En suis-je proche ?

– Elle est juste au bout du sentier qui part de cette clairière. »

Le garçon frissonna et tourna son attention vers le chemin en question, mais il ne vit pas grand-chose car la nuit tombait et le feu n’éclairait pas suffisamment. Il reporta son attention sur son hôte et demanda tout bas :

« Alors je suis enfin arrivé. Dis-moi, ton emploi… dans cette clairière… a un rapport avec la Haie, c’est ça ?

– Oui.

– Qui es-tu vraiment ? Es-tu là pour me barrer le passage ?

– Je suis Sergueï, et je ne suis pas là pour t’empêcher de passer. Je veux juste discuter avec toi. Pour être certain que traverser la Haie est vraiment ce que tu souhaites. »

L’obscurité et le silence de la nuit étaient presque complets. Sergueï distinguait à peine la silhouette de l’adolescent assis en face de lui, mais le visage restait quant à lui bien visible, dansant au gré des flammes qui voletaient devant lui, dessinant une lueur jaune et rouge sur les lignes de sa figure, les arrêtes de son nez, l’ovale de ses yeux.

« Qu’est-ce que cela change pour toi ? demanda Will.

– Pour moi, rien. Pour toi, tout. C’est pour cela que c’est toi qui prendras la décision de continuer ou non. Je suis juste là pour m’assurer que tu y as bien réfléchi.

– Oh oui, j’y ai bien réfléchi. Je n’ai cessé d’y penser depuis très longtemps, depuis que mes grands-parents en parlaient le soir près de la cheminée, et j’ai continué d’y penser après, à l’école du village, à la cordonnerie, dans la rue, dans la chambre que je partageais avec mes frères…

– Tu as donc fui ton village pour venir jusqu’ici ?

– Je ne pouvais plus rester là-bas. Il fallait que je parte, je ne m’y sentais pas à ma place. »

Sergueï ne posa aucune question sur le sujet. Il attendit que le garçon continue de parler.

« As-tu remarqué, reprit Will, à quel point la vie nous apporte, au fil du temps, toutes les déceptions possibles ? Quand on est enfant on pense que le monde est idéal, que les parents sont parfaits, que l’amour est roi et que tout s’écoulera toujours ainsi. Et puis le temps passe, on grandit et on s’aperçoit que la moindre petite chose est complètement différente de ce à quoi l’on s’attendait : les parents sont des êtres comme les autres, la loi est injuste et l’amour est traître. Je ne veux plus de ce monde là. »

Sergueï changea légèrement de position pour étendre ses jambes engourdies.

« Mon garçon, pourquoi me racontes-tu cela ? Je connais les désillusions de l’existence humaine, mais elles n’ont pas grand rapport avec la Haie.

– Mais bien sûr que si ! s’exclama son invité. Derrière la Haie, tout se passe autrement, c’est un autre monde. Les gens, les lois, les valeurs, tout est différent !

– Je crois que tu as trop écouté les contes de ta grand-mère, répliqua Sergueï. Tu as juste fui ta famille et ton village et tu t’accroches à l’espoir que les choses seront différentes ailleurs. C’est en partie vrai : le monde est différent de l’autre côté de la Haie. Mais les lois et l’humanité y restent les mêmes. Que crois-tu y trouver ? Je suis désolé de te remettre les pieds sur terre, mais là-bas, c’est juste un autre pays. Un peu spécial, certes. Mais fort semblable à celui-ci. »

Will ne répondit pas. Ils laissèrent le silence s’installer. Le feu commença à mourir doucement ; machinalement, le garçon remit du bois dans le foyer.

« Pourtant, reprit-il, tu n’es pas quelqu’un d’ordinaire, Sergueï. Tu viens de là-bas n’est-ce pas ?

– Oui. Et je ne suis effectivement pas quelqu’un d’ordinaire, pas au sens où tu peux l’entendre en tous cas. Mais je te l’ai dit : c’est un pays différent, avec des gens différents. Pas mieux, juste autre. Il faut que tu te sortes de l’esprit que tous tes problèmes y seront résolus. Il faut que tu oublies tout ce fatras légendaire, nourri par tes peurs d’enfant. »

Will se tenait la tête dans ses mains à présent, comme si une déception de plus venait de lui tomber sur les épaules.

« J’imaginais que l’autre côté aurait pu m’aider.

– J’ai peur que non mon garçon. Si tu passes de l’autre côté sans être prêt, personne ne t’aidera. »

– Mais qu’est ce que c’est être prêt ? Comment puis-je savoir si je dois traverser ?

– Tu seras prêt quand tu ne douteras plus. Ou quand tu douteras suffisamment peu pour te permettre de choisir. C’est quelque chose qui se joue sous ton crâne et nulle part ailleurs. »

Will ferma les yeux et respira profondément. Il sembla faire le vide dans sa tête, réfléchir intensément.

« Débarrasse-toi de tous tes fardeaux, conseilla Sergueï, et de tous tes préjugés. Tu dois savoir si tu es mûr pour aller de l’avant ou si tu préfères rester où tu es pour le moment. Chacun suit son chemin, et c’est à toi de choisir si le tien, aujourd’hui, passe par la Haie. »

Le jeune homme se leva, fit quelques pas autour du feu, puis regarda son aîné dans les yeux.

« Peut-on aller jusque là ? Pour que je vois à quoi elle ressemble…

– Naturellement. »

Il se mit lui-même debout, prit une torche à côté de lui, l’alluma dans le feu et se dirigeât vers le sentier qu’il avait montré précédemment. Will le suivait plusieurs pas derrière. Ils avancèrent ainsi quelques instants dans le passage et sortirent tout à coup de la forêt.

Là, devant leurs yeux, s’étendait la Haie.

Du peu qu’on pouvait en voir sous le faible éclairage de la torche, elle était aussi haute qu’un château, et s’étirait à droite et à gauche, telle une frontière à la fois naturelle et supra-naturelle, parfaite et majestueuse. Jamais Will n’avait imaginé quelque chose d’aussi impressionnant.

Juste en face du chemin qu’ils venaient d’emprunter, une trouée s’ouvrait, assez grande pour laisser passer un homme. Will savait qu’au bout de cette ouverture se trouvait l’ailleurs.

Il se tourna vers Sergueï.

« Je doutais encore en arrivant dans la clairière, mais maintenant que l’ai vue, je sais que je veux la traverser. Je suis assez fort pour cela. »

Le passeur sourit.

« Je suis heureux pour toi, Will. Il te suffit d’entrer dans la trouée et tu seras de l’autre côté.

– Viens-tu avec moi ? »

Le sourire de Sergueï fléchit un instant, mais Will ne s’en aperçut pas.

« Malheureusement, je ne peux pas. Tu dois le faire seul. Mais je te regarderai partir, et je penserai à toi une fois que tu y seras. Je suis sûr que tu réussiras ce que tu voudras y entreprendre. »

L’adolescent lui prit les mains en guise d’adieu.

« Merci de tout cœur, Sergueï, pour tes conseils. J’espère te revoir un jour.

– Je le souhaite, Will… Bonne chance à toi. »

Faisant quelques pas en avant, le jeune homme arriva devant la Haie. Il posa la main dessus. Elle était faite de feuilles qu’il ne connaissait pas, mais paraissait belle et accueillante. Il se retourna une dernière fois, fit un signe d’adieu à Sergueï, qui le lui rendit, et il plongea dans le tunnel.

Le passeur resta là un instant, puis fit demi-tour.

Reprenant le chemin en sens inverse, il arriva devant son petit feu. Il remit du bois dans les flammes, s’allongea par terre et observa les étoiles qui brillaient d’un éclat merveilleux, et le croissant de lune qui pointait timidement son nez.

Tout en s’endormant, il se demanda quand viendrait le jour où son travail serait terminé.

Le jour où, lui aussi, il traverserait la Haie.

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3 réflexions au sujet de « La Haie »

    Nami Muxu a dit:
    9 décembre 2013 à 18 h 00 min

    Je salue avec joie votre retour !!!!!
    Quel plaisir de vous lire à nouveau !!!
    Ces premières lignes sont très prometteuses, il va falloir patienter pour la suite 😉

      Stéphane a dit:
      10 décembre 2013 à 19 h 55 min

      Bonjour Nami ! Heureux de vous savoir de la partie à nouveau ! Bradshaw et moi entamons avec plaisir ce nouveau projet, j’espère que vous le suivrez de même.
      Et oui, mon complice a ouvert les Chants avec ce joli texte qui nous ancre bien dans le monde de Cèilidh… Il va falloir que je sois à la hauteur ! Et petit secret qui n’en sera plus un… il va falloir patienter une petite semaine seulement 😉

    Rémi Caspar a dit:
    13 janvier 2014 à 8 h 22 min

    La haie, un récit sur fond de dialogue, exercice subtil pour lequel Bradshaw minimise volontairement l’aspect descriptif sans pour autant le négliger :
    « le jeune homme arriva devant la Haie. Il posa la main dessus. Elle était faite de feuilles qu’il ne connaissait pas, mais paraissait belle et accueillante. » De même : « L’obscurité et le silence de la nuit étaient presque complets. Sergueï distinguait à peine la silhouette de l’adolescent assis en face de lui, mais le visage restait quant à lui bien visible, dansant au gré des flammes qui voletaient devant lui, dessinant une lueur jaune et rouge sur les lignes de sa figure, les arêtes de son nez, l’ovale de ses yeux.  »

    J’ai particulièrement apprécié la partie suivante, où dans l’art du dialogue s’oppose de manière constructive le pragmatisme du sage aux aspirations du jeune :
    « – Tu as donc fui ton village pour venir jusqu’ici ?
    – Je ne pouvais plus rester là-bas. Il fallait que je parte, je ne m’y sentais pas à ma place. »
    Sergueï ne posa aucune question sur le sujet. Il attendit que le garçon continue de parler.
    « As-tu remarqué, reprit Will, à quel point la vie nous apporte, au fil du temps, toutes les déceptions possibles ? Quand on est enfant on pense que le monde est idéal, que les parents sont parfaits, que l’amour est roi et que tout s’écoulera toujours ainsi. Et puis le temps passe, on grandit et on s’aperçoit que la moindre petite chose est complètement différente de ce à quoi l’on s’attendait : les parents sont des êtres comme les autres, la loi est injuste et l’amour est traître. Je ne veux plus de ce monde là. »
    Sergueï changea légèrement de position pour étendre ses jambes engourdies.
    « Mon garçon, pourquoi me racontes-tu cela ? Je connais les désillusions de l’existence humaine, mais elles n’ont pas grand rapport avec la Haie.
    – Mais bien sûr que si ! s’exclama son invité. Derrière la Haie, tout se passe autrement, c’est un autre monde. Les gens, les lois, les valeurs, tout est différent !
    – Je crois que tu as trop écouté les contes de ta grand-mère, répliqua Sergueï. Tu as juste fui ta famille et ton village et tu t’accroches à l’espoir que les choses seront différentes ailleurs. C’est en partie vrai : le monde est différent de l’autre côté de la Haie. Mais les lois et l’humanité y restent les mêmes. Que crois-tu y trouver ? Je suis désolé de te remettre les pieds sur terre, mais là-bas, c’est juste un autre pays. Un peu spécial, certes. Mais fort semblable à celui-ci. »
    Will ne répondit pas. Ils laissèrent le silence s’installer. Le feu commença à mourir doucement ; machinalement, le garçon remit du bois dans le foyer. »
    J’ai trouvé La haie bien tramée, si je peux dire, laissant peut être pour certains une frustration à la fin, mais pour d’autres, dont je suis, une invitation vers l’imaginaire.

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